La laïcité érigée en religion

Difficile de ne pas traiter de la charte des valeurs québécoises: toutes les formes de communications en ont traité depuis avant-hier, quand Bernard Drainville, le ministre québécois responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, a finalement dévoilé la charte des valeurs québécoises. Si le gouvernement de Pauline Marois voulait monopoliser les discussions sur une de ses initiatives, c’est réussi. Tout le monde en parle.

Si le gouvernement Marois y voyait là une opportunité d’augmenter sa popularité auprès de l’électorat, le succès de la manœuvre est, à tout le moins, mitigé. Mais Mme Marois se défend bien d’avoir présenté cette charte à des fins électoralistes. Le gouvernement Marois considère plutôt faire preuve de courage politique en assurant une suite à la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables. Il accuse le précédent gouvernement libéral de Jean Charest de ne pas avoir eu le courage de l’avoir fait. C’est une chose le faire, bien le faire en est une autre. Si on se fie aux commentaires des commissaires qui ont parcouru tout le Québec pour discuter des accommodements raisonnables, le gouvernement a raté la cible : il brime le droit fondamental à l’exercice de la religion.

Les libertés individuelles et collectives des Canadiens sont déjà protégées par la Charte canadienne des droits et libertés. Elles sont pour la plupart réaffirmées dans la Charte québécoise des droits et libertés. Mais, oui, le Québec a senti le besoin de se doter d’une charte malgré l’existence de la Charte canadienne. C’est, en quelque sorte, normal, étant donné que la Charte canadienne des droits est venue avec le rapatriement de la Constitution canadienne qui a été adoptée malgré l’opposition du Québec.

Le gouvernement Marois affirme que l’équité entre les hommes et les femmes est au cœur, est le moteur de cette charte des valeurs, qui viendrait modifier la charte québécoise des droits et libertés si le gouvernement Marois parvient à faire adopter le projet de loi qu’il compte déposer plus tard cet automne. Le deuxième argument important de cette charte est de rendre manifeste la neutralité de l’État laïc.

Il est peu probable que le gouvernement Marois arrive à faire passer son projet de loi. Actuellement, sur le plan politique non seulement le gouvernement québécois est-il isolé dans sa conviction que la charte québécoise des valeurs est nécessaire, mais l’opinion publique est fort divisée sur la question.

Rappelons-nous qu’il y a quelques années la Cour suprême du Canada avait dû se pencher sur la question des signes religieux dans l’exercice d’une fonction publique. Il s’agit du cas d’un membre sikh de la Gendarmerie royale du Canada qui voulait avoir le droit de porter son turban avec l’uniforme de la police fédérale. La Cour suprême lui avait donné raison. Si, comme l’a annoncé le ministre fédéral Denis Lebel, le gouvernement fédéral renvoyait la question à la Cour suprême, il n’est pas garanti que le Québec perdrait sa cause, mais la gagner pourrait s’avérer une tâche ardue.

Il nous semble que le principe de la séparation de l’État et de la religion est bien établi, tant au Québec qu’au Canada. Depuis longtemps on voit la laïcité de l’État comme un fait accompli. Par conséquent, on peut se demander si vouloir édicter comment cette laïcité s’affirme au quotidien est nécessaire. S’il y a des doutes dans certaines circonstances, l’État devrait s’en remettre au jugement de l’appareil judiciaire. C’est son rôle.

Le paradoxe ici c’est que le gouvernement Marois adopte un comportement qui ressemble étrangement au comportement de l’Église catholique quand elle codifiait mais, surtout, imposait pratiquement tous les types de comportements individuels, toutes les valeurs morales. Ce faisant, il érige la laïcité en religion…