À quand un vrai débat?

L’éditorial publié dans notre édition de mercredi a fait jaser dans des chaumières. En fait, c’est surtout le dernier paragraphe qui a fait réagir et qui a divisé les lecteurs. Certains ont tiqué, d’autres ont applaudi. Il était question du guêpier financier dans lequel la province se retrouve et du défi qui se présente alors que des citoyens recherchent des emplois bien rémunérés, mais refusent d’appuyer les grands projets comme ceux de l’oléoduc et de l’exploitation des gaz de schiste, qui pourraient permettre de créer des emplois qui offriraient des salaires avantageux. «Nous ne sommes pas sortis du bois», a-t-on conclu.

Certains y ont vu – avec déception ou avec satisfaction – un appui implicite à la mise en place d’une industrie du gaz de schiste dans la province. Ce n’était pas le cas. Nous avons simplement voulu faire ressortir le fait que nous ne pouvons pas avoir le beurre et l’argent du beurre quand il est question de création d’emplois. Nous ne pouvons pas nous attendre à obtenir des salaires enviables dans des domaines reliés à l’exploitation de nos ressources naturelles – qui génèrent une grande partie de l’activité économique de la province – sans accepter un certain niveau de risque à l’environnement. Il faut bien couper des arbres pour faire fonctionner les scieries et les usines de pâtes et papiers. Il faut acheminer du pétrole brut à Saint-Jean pour approvisionner la raffinerie des Irving et du gaz naturel liquéfié pour l’usine Canaport LNG. À Terre-Neuve-et-Labrador, il a fallu mettre de l’eau dans son vin pour permettre à de puissantes compagnies nord-américaines de puiser du pétrole extracôtier, ce qui a permis à la province de remettre ses finances à flot et de couper sa dépendance à la péréquation.

Lors d’une table ronde portant sur le développement durable et le gaz de schiste, présentée à Moncton, les experts ont fait ressortir de façon éloquente le dilemme dans lequel est plongée la population. D’un côté, il y a la nécessité de créer de la richesse pour payer les services offerts à la population et de l’autre les risques environnementaux inhérents à l’exploitation de cette ressource. Mais ce que nous en avons retenu, c’est que nous ne sommes pas assez riches pour rejeter du revers de la main cette industrie sans avoir sérieusement envisagé les coûts et les bénéfices qui peuvent en découler. Notre capacité de pouvoir offrir des services publics comme les programmes de santé et de sécurité sociale peut en dépendre, a rappelé l’économiste Marc Duhamel. Ceux qui refusent toute discussion sur le sujet et prennent des actions musclées pour interdire même l’exploration ne rendent pas service à la population, qui ne partage pas nécessairement leur position. Selon les sondages, les citoyens sont divisés sur l’importance de cette industrie pour l’avenir économique de la province, mais aussi sur les risques à l’environnement.

D’un autre côté, bien que les mauvaises nouvelles économiques se multiplient, nous croyons qu’il est sage d’agir lentement et prudemment dans ce dossier «pour ne pas reproduire les erreurs du passé», comme l’a affirmé le biologiste Claude Villeneuve. Il y a des inquiétudes légitimes. Il faut surtout éviter de presser le pas pour des questions d’ordre politique. D’autant plus que, comme l’a dit Jean Charest dans sa biographie, «il ne faut jamais sous-estimer la capacité des gouvernements de se tromper».

La population doit être encore mieux informée sur les risques et les bénéfices. Jusqu’ici, pour rassurer la population, le gouvernement a élaboré de nouvelles règles pour encadrer l’industrie et a mis sur pied l’Institut de l’énergie du Nouveau-Brunswick, qui s’intéresse particulièrement au gaz de schiste. La démission de son directeur, Louis LaPierre, dans les circonstances que l’on sait, a cependant entaché lourdement la crédibilité de cet organisme. Il faudra bien plus pour convaincre les opposants ou les indécis. Il faut d’autres études, d’autres tables rondes, d’autres rencontres publiques. Faut-il imposer un moratoire? Oui, s’il permet aux intéressés de débattre dans un climat qui permet les échanges constructifs et si on laisse l’industrie recueillir des données sur le terrain qui éclaireront les discussions et les scientifiques.