Yvon Godin et Stephen Harper

Il y a un dicton en politique que l’on pourrait résumer ainsi: les électeurs ont toujours raison.

Ce vieux refrain est répété à la suite de chaque élection, municipale, provinciale ou fédérale. Bien des candidats défaits font contre mauvaise fortune bon coeur, surmontent leur déception et accordent aux électeurs le bénéfice du doute. Du plus puissant des ministres au plus inconnu des candidats, tous doivent accepter l’implacable jugement des citoyens. Ils ont le dernier mot.

Dans la circonscription fédérale d’Acadie-Bathurst, la population mise sur le néo-démocrate Yvon Godin depuis 1997. La région était auparavant représentée par un puissant ministre libéral, Doug Young, qui a commis le péché de s’attaquer au programme de l’assurance-emploi si important pour l’économie locale. Depuis, la popularité de M. Godin ne se dément pas. Il l’emporte par des marges plus importantes à chaque élection, un phénomène pratiquement unique au Canada.

L’élection à répétition d’Yvon Godin a bien sûr un prix. Acadie-Bathurst est cantonnée dans l’opposition, un peu comme l’étaient les circonscriptions québécoises qui votaient en majorité pour le Bloc québécois dans les années 1990 et 2000. L’époque où la région pouvait compter sur une oreille attentive d’Ottawa est révolue. Par contre, d’autres vous diront que quant à avoir un ministre de la région qui agit à l’encontre de la volonté de la population, aussi bien élire un homme du peuple qui a ses citoyens à coeur.

C’est ce que les électeurs d’Acadie-Bathurst font depuis maintenant 16 ans. Et ils ont raison. Toujours! C’est la beauté de la démocratie.

Malgré sa popularité ahurissante, Yvon Godin ne fait pas l’unanimité. Certains s’interrogent ouvertement sur les conséquences pour la région d’être ainsi coupée des arcanes du pouvoir. Le maire de Bathurst, Stephen Brunet, a ouvertement avoué dans l’Acadie Nouvelle être contrarié que la circonscription d’Acadie-Bathurst soit dans l’opposition depuis tant d’années au fédéral. M. Brunet, qui a même suggéré à Yvon Godin de joindre un autre parti, n’est pas le premier à s’inquiéter de la situation. Il y en aura d’autres. Surtout, certains éléments donnent raison au maire.

Le gouvernement conservateur de Stephen Harper est très partisan. Il n’hésite pas à récompenser les circonscriptions qui ont voté pour son parti et à punir les autres. Au Québec, seulement cinq circonscriptions ont voté bleu aux dernières élections. Or, elles ont reçu plus de fonds fédéraux que la majorité des autres régions du Québec, y compris celle de Montréal, selon une enquête publiée dans La Presse au début du mois. Aucune enquête du genre n’a été effectuée au Nouveau-Bruns­wick, mais vous pouvez gager sans crainte votre chemise que les huit circonscriptions conservatrices de la province ont droit à une plus grande part du gâteau que les deux seules à avoir résisté à la vague bleue (Acadie-Bathurst et Beauséjour).

Acadie-Bathurst est-elle punie? Sans doute. Est-ce la faute des électeurs? Non. Ils ont toujours raison, ici comme ailleurs. Mais parfois, avoir raison a des conséquences. Le gouvernement du Canada devrait traiter tout le monde également, sans de basses considérations partisanes. Malheureusement, ce n’est pas le cas.

Cela ne signifie pas que les électeurs doivent automatiquement répondre à l’appel du maire Brunet. Comme l’a fait remarquer avec justesse le député Godin, si nous suivons la logique du maire jusqu’au bout, les électeurs de toutes les circonscriptions du Canada devraient voter pour le même parti.

Autre point important. Acadie-Bathurst a un long historique libéral. Rien ne dit qu’une défaite d’Yvon Godin aurait porté un conservateur au pouvoir, au contraire. La région serait tout de même dans l’opposition.

Dans le fond, rien ne sert de nous perdre en suppositions et conjonctures. Un député conservateur d’arrière-ban aurait-il vraiment réussi à permettre l’injection de plus de fonds fédéraux dans la région? À l’inverse, si le NPD fédéral prend le pouvoir, Yvon Godin récompensera-t-il sa région en distribuant les chèques?

Personne ne le sait. Un seul fait demeure: M. Godin est un excellent député, et c’est ce qui est le plus important. Sinon, il n’aurait pas été réélu aussi souvent. Pour le reste, les électeurs sont assez grands pour décider ce qui est bon pour leur région. Autant ceux, comme M. Brunet, qui souhaitent le départ d’Yvon Godin que les autres, majoritaires, qui le réélisent à chaque élection.