La hantise des choix embarrassants

En 2009, le premier ministre Stephen Harper a nommé vingt-quatre sénateurs. Comme il comptait faire adopter une réforme de la Chambre haute, le premier ministre canadien a résisté pendant trois ans à nommer des sénateurs. Exaspéré par la majorité libérale au Sénat, il a fini par en nommer trente-sept. Après les dernières élections fédérales, plusieurs des sénateurs nommés avaient été des candidats défaits du Parti conservateur du Canada. Mais c’est parmi la cuvée de 2009 qu’on retrouve les nominations sénatoriales qui viennent aujourd’hui hanter le premier ministre: Mike Duffy, Pamela Wallin et Patrick Brazeau.

Dans ce que les médias appellent maintenant le scandale des dépenses au Sénat, deux questions sont à considérer: les dépenses illégitimes des sénateurs et la peine qui doit s’ensuivre, puis le rôle qu’a joué le premier ministre à propos du remboursement de 90 000 $ par Mike Duffy pour ses dépenses illégitimes.

En ce qui concerne les dépenses illégitimes des sénateurs, dont les trois conservateurs et le libéral, après le rapport d’une firme comptable, il est devenu évident que leurs réclamations étaient inadmissibles. Trois d’entre eux, deux conservateurs et le libéral, l’ont reconnu en remboursant les montants identifiés comme étant inadmissibles selon les directives administratives. Alors que le sénateur libéral a démissionné, parce qu’en plus de ses dépenses inadmissibles, d’autres reproches sur son comportement lui étaient adressés, les trois sénateurs Duffy, Wallin et Brazeau s’accrochent à leur siège.

Pour distancer le Parti conservateur des sénateurs reconnus coupables de conduite répréhensible et déjà expulsés du caucus du parti, le leader du gouvernement au Sénat, Claude Carignan, a déposé trois motions qui visent à suspendre les trois sénateurs sans salaire, à défaut de pouvoir les renvoyer du Sénat. Cette manœuvre, pour se réaliser, devait être approuvée par un vote majoritaire des membres du Sénat. Or, il n’y a pas que les sénateurs des partis d’opposition qui ont exprimé un malaise face aux motions déposées par le leader du gouvernement, mais aussi des sénateurs conservateurs. Plusieurs sénateurs estiment, avec raison, qu’on n’accorde pas à leurs collègues, visés par les motions, le droit de se défendre devant une instance indépendante comme le veut la Charte canadienne des droits et libertés. Les motions deviennent ainsi un lynchage d’un nouvel acabit…

Bien que les sénateurs Wallin et Brazeau n’aient pas mâché leurs mots à propos du traitement que leur réserve l’entourage du premier ministre, c’est le cas du sénateur Duffy qui risque de saucer Stephen Harper dans un bain d’eau bouillante. Le printemps dernier, au début juin, en réponse aux questions du chef de l’opposition officielle, Thomas Mulcair, le premier ministre a affirmé en Chambre qu’il n’était pas au courant que son chef de cabinet, Nigel Wright, avait signé un chèque à Duffy pour que celui-ci rembourse ses dépenses inadmissibles. Se référant à ses notes sur des réunions au bureau du premier ministre, Duffy prétend le contraire. Si les affirmations de Duffy étaient avérées, le premier ministre serait reconnu coupable d’avoir induit en erreur la Chambre des communes. Les partis d’opposition croient que c’est le cas, ils attendent les preuves. Quand on connaît la propension légendaire de M. Harper à tout contrôler, difficile de croire que son personnel ne l’aurait pas informé sur une question aussi délicate…

Hier, ce n’était pas une bonne journée pour Stephen Harper. La Cour d’appel du Québec a jugé qu’une réforme du Sénat sans le consentement des provinces est inconstitutionnelle. Or, il est peu probable que cette réforme obtiendrait l’assentiment d’au moins sept provinces qui représentent la majorité de la population canadienne. Puis, un sondage mené pour La Presse de Montréal par la firme Nanos, publié jeudi, confirme l’avance des libéraux, plus forte de quatre points, alors que le parti de M. Harper reste sous la barre des trente pour cent. De surcroit, la Roumanie a annoncé qu’elle votera contre l’adoption d’une entente de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne, un projet caressé par Stephen Harper pour l’inscrire comme un accomplissement majeur dans l’histoire du pays. Mauvaise journée pour le premier ministre, et il semble bien que plusieurs autres se profilent à l’horizon.