L’échéancier critique

Quoi qu’en disent les partis d’opposition, le choix du premier ministre Harper de s’envoler pour Bruxelles après le discours du Trône était le bon. Ce n’était pas pour se dérober à leurs questions que le premier ministre canadien était à Bruxelles, mais bien pour conclure une entente de principe de libre échange avec l’Union européenne.

Les premiers pourparlers avec l’Union européenne pour une entente de libre-échange ont été initiés par M. Harper en 2007. Les négociations officielles ont débuté en 2009. Il a donc fallu quatre ans pour en arriver à une entente de principe qui devra être ratifiée par chacun des pays membres de l’Union européenne et par les provinces et territoires du Canada. On estime que le processus de ratification prendra environ deux ans. L’échéancier est critique pour M. Harper.

Si la valeur des échanges commerciaux entre le Canada et l’Union européenne (UE) est moins importante que nos rapports avec les États-Unis, elle demeure substantielle. Les échanges commerciaux entre le Canada et l’UE placent notre pays au douzième rang en importance. L’UE évalue la valeur de ses échanges avec le Canada à 61 milliards $ en 2012. Elle estime à 221 milliards $ la valeur des investissements européens au Canada, alors que le Canada détiendrait des investissements en Europe qui valaient 137 milliards en 2011.

Évidemment, le bureau du premier ministre n’a pas manqué de souligner l’importance de cette entente de libre-échange imminente. Voici que le gouvernement Harper fait dire à son ministre du commerce international, Ed Fast: «Il s’agit de l’entente commerciale la plus importante et ambitieuse jamais conclue par le Canada, et elle se traduira par des gains substantiels dans tous les secteurs économiques clés partout au pays, a déclaré le ministre Fast. En fait, le Canada sera l’un des seuls pays développés à profiter d’un accès préférentiel aux deux plus importants marchés du monde: l’Union européenne et les États-Unis. L’avantage concurrentiel du Canada et l’accès combiné à ces marchés, ainsi qu’aux plus de 800 millions de consommateurs fortunés qu’ils englobent, feront pâlir d’envie les pays commerçants du monde. De plus, cela fera du Canada une destination encore plus attrayante pour les investisseurs et les fabricants, ce qui en retour créera des milliers d’emplois et de débouchés pour les Canadiens.» Ce sont des déclarations qu’on entendra à répétition lors de la prochaine campagne électorale de 2015.

Quant aux déclarations du premier ministre Harper, il fait valoir que l’entente fera gagner aux entrepreneurs canadiens plus de 500 millions nouveaux clients. C’est un peu exagéré. Ce n’est pas comme si les portes de l’Europe nous étaient fermées, comme en témoignent les chiffres cités ci-dessus. Il serait plus juste de dire que l’entente de libre-échange facilitera les échanges en abolissant la plupart des barrières tarifaires de part et d’autre des partenaires.

La plupart des analystes conviennent qu’une fois en vigueur, l’entente sera avantageuse pour le Canada. Ici, au Nouveau-Brunswick, les industries des pêches, de l’agriculture et des produits forestiers, par exemple, gagneront un avantage concurrentiel une fois l’entrée en vigueur de l’entente.

S’il est possible que l’entente soit conclue un peu avant le déclenchement de la campagne électorale de 2015, rien ne le garantit. Et malheureusement pour lui, M. Harper n’a aucun contrôle sur l’échéancier. Quand on consulte l’information sur les quatre ententes de libre-échange conclues par l’Union européenne, deux ans pour la ratification de l’accord représentent un échéancier dans le meilleur des cas. L’entente avec l’Afrique du Sud a été signée en 1999, mais elle n’a pris effet que cinq ans plus tard, en 2004. Par contre, celle avec la Corée n’a demandé qu’une vingtaine de mois entre l’accord de principe et son entrée en vigueur (quoique partielle). Dans le cas du Chili, il a fallu trois ans, de même que pour l’entente avec le Mexique.

Dans le contexte actuel de la politique fédérale, l’échéancier de l’entrée en vigueur de cette entente est critique pour M. Harper: c’est sa carte maîtresse pour la prochaine campagne électorale. Il préférerait, c’est évident, se présenter aux élections de 2015 avec une entente signée en bonne et due et forme, plutôt que d’avoir à convaincre l’électorat canadien que la signature officielle de l’entente est imminente.