Intimidés par le chiac?

Cette semaine, dans les écoles publiques du Nouveau-Brunswick, c’est la Semaine provinciale de prévention de l’intimidation. Comme on a pu le lire dans nos pages hier, le coup d’envoi officiel s’est donné à l’école La mosaïque du Nord, à Balmoral.

La ministre de l’Éducation du Nouveau-Brunswick, Marie-Claude Blais, y était. Madame Blais a noté qu’il faut que les mentalités changent et que c’est le rôle du gouvernement de sensibiliser la population. Nous entérinons ses propos, sans aucun doute, parce que ce phénomène a dévasté la vie de trop d’adolescents, comme le cas de la jeune Néo-Écossaise Rehtaeh Parsons l’a dramatiquement illustré. Si le cas de la jeune Parsons a été fortement médiatisé, et par conséquent le plus frais à notre mémoire, il n’est malheureusement pas le seul.

Dans un communiqué de presse publié la semaine dernière en prévision de la Semaine provinciale de prévention de l’intimidation, la ministre Marie-Claude Blais affirmait que l’évènement «offre la possibilité aux élèves et au personnel de prendre conscience des préjudices causés par l’intimidation ainsi que des ressources disponibles pour aider les gens à lutter contre l’intimidation». C’est précisément ce que cherchaient à réaliser des élèves de l’école Abbey-Landry, à Memramcook, en élaborant le scénario de leur film, 2 faces, réalisé par Chris LeBlanc.

Il y a un peu plus d’un mois, le District scolaire francophone Sud annonçait qu’il n’autoriserait pas la diffusion du film. Voici comment la directrice générale du district expliquait la décision: «À cause de la qualité de la langue, ça nous posait problème d’endosser un film comme celui-là. C’est un excellent film, le message qu’il véhicule aussi, je félicite les élèves, mais nous sommes une maison d’éducation et c’est le français standard qui est la langue d’usage.» Il y a de quoi demeurer perplexe.

D’abord, un fait cocasse. En mars 2010, Chris LeBlanc était invité à cette même école, à Memramcook, dans le cadre de la Semaine provinciale de la fierté française. Les médias rapportaient que l’école faisait une place «à un parler acadien», le chiac, et elle avait invité un de ses anciens élèves, Chris LeBlanc, «un défenseur du chiac», à expliquer ce que représentait le chiac dans la culture acadienne. Comme on a pu l’entendre dans le film de Marie Cadieux, L’éloge du chiac Part 2, ce parler est intimement lié à la culture acadienne du sud du Nouveau-Brunswick, d’une part, mais il est aussi unique à la région, un trait caractéristique distinct.

Ils ont beau être jeunes, mais les élèves de Memramcook, comme probablement d’autres du Sud-Est, sont non seulement parfaitement conscients de la différence entre le chiac et le français standard, mais aussi de la pertinence d’utiliser le français standard. Plusieurs élèves avaient confié à un journaliste, qui assistait à la causerie de Chris LeBLanc en mars 2010, qu’en présence de Québécois ou d’étrangers, ils n’utiliseraient pas le chiac, mais bien le français standard afin de se faire mieux comprendre. Le chiac, c’est la langue intime, celle qui se parle en famille, entre amis, dans la cour de récréation quand il s’agit des élèves. Ce n’est pas une langue qui s’enseigne; elle se transmet, d’une génération à l’autre, par tradition orale.

Le film, 2 faces, est clairement identifié comme une initiative d’élèves de Memramcook pour sensibiliser leurs semblables aux méfaits de l’intimidation. En restant proches du langage quotidien de leurs confrères et consoeurs de classe, les jeunes créateurs avaient sans doute le souci du réalisme des situations qu’ils avaient imaginées et incorporées à leur scénario. Le message central: ça peut se passer ici, à notre école.

Tout le monde comprend la responsabilité des autorités scolaires sur le plan de l’usage de la langue. Toutefois, cette responsabilité ne va pas jusqu’à balayer sous le tapis, en quelque sorte, un trait culturel bien vivant qui résonne fort auprès des jeunes.

Nous serions plusieurs à applaudir une décision du conseil scolaire francophone de changer d’idée et d’encourager la diffusion cette semaine de la vidéo des élèves de l’école Abbey-Landry: la production remplit parfaitement la mission à l’origine du projet, c’est-à-dire de sensibiliser les jeunes aux méfaits de l’intimidation.