Les Jeux, les yeux fermés

Plus que 20 jours avant les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi. Les Russes se préparent à accueillir le monde, et tout est mis en place pour impressionner les millions de téléspectateurs qui seront bientôt rivés sur leur écran. Peu importe le coût, peu importe le bilan environnemental et peu importe l’impact sur les droits de la personne, ces Jeux devront être un succès. Ainsi en a décidé le chef d’État Vladimir Poutine.

Au cours des dernières semaines, la plupart des discussions olympiques au Canada ont surtout tourné autour de la composition de l’équipe masculine de hockey, un exercice qui suscite toujours la controverse d’une olympiade à l’autre. De même, les médias suivent assidûment les exploits de nos athlètes qui tentent une dernière fois de mériter leur billet vers Sotchi. Aucun athlète acadien ne sera de ce grand rendez-vous planétaire, mais l’intérêt sera aussi grand au Nouveau-Brunswick que dans le reste du Canada, une fois les cérémonies d’ouverture lancées.

Quatre ans après les Jeux olympiques de Vancouver, qui se sont avérés un grand succès sportif, mais aussi populaire, ceux de Sotchi ne s’annoncent décidément pas aussi chaleureux. La Russie est une démocratie aux airs de dictature, ce qui provoque un malaise chez tous ceux qui s’intéressent à cet événement.

La fameuse loi contre la «propagande homosexuelle», instaurée par le régime il y a quelques mois et qui vise, sous couvert de protéger la jeunesse, à harceler les gais de ce pays, est sans doute celle qui a le plus fait réagir en Occident. Vladimir Poutine a déjà fait savoir que les membres de la famille olympique n’ont rien à craindre, à condition «de laisser les enfants en paix», un commentaire qui ne mérite même pas d’être analysé tellement il est ridicule et de mauvaise foi.

Cette histoire a mené à un appel au boycottage. L’idée n’a pas fait son chemin. Des athlètes qui ont travaillé toute leur vie pour ce moment n’ont pas à voir leur rêve brisé pour des raisons politiques. De même, cette stratégie n’a historiquement pas rapporté de grands résultats. Le boycottage de pays africains aux Jeux de Montréal (1976) n’a pas contribué à mettre fin à l’apartheid, celui de Moscou (1980) n’a pas ébranlé le régime communiste et celui de Los Angeles (1984) n’a en rien modifié la politique étrangère américaine.

Toutefois, la décision des présidents américain et français, de la chancelière allemande et du premier ministre du Canada de ne pas assister aux cérémonies d’ouverture est bel et bien un camouflet envers Poutine. Le message diplomatique est fort, et a le mérite de ne pas punir nos athlètes. Bravo à nos chefs d’État qui démontrent qu’ils ont une colonne vertébrale.

Tout ça nous amène quand même à une question importante: devrait-on cesser d’accorder l’organisation des Jeux olympiques à des pays qui briment les droits de sa population, comme en Russie, mais aussi comme ce fut le cas en Chine (une dictature communiste) en 2008?

Les Jeux de Sotchi coûteront pas moins de 50 milliards $. Une somme complètement folle et démesurée, mais dont tous ne profitent pas. Les installations olympiques sont construites en grande partie par des travailleurs immigrants exploités. Selon des témoignages, leurs conditions se rapprochent de l’esclavage, et plusieurs n’ont même pas été payés. Les Jeux sont devenus un «festival de corruption, de violation des droits de la personne et de destruction de l’environnement», selon un député de l’opposition russe cité dans le Globe and Mail.

Malheureusement, limiter l’organisation des Jeux aux pays avec un bilan sans tache aurait pour effet de faire de cet événement mondial un club privé pour les pays des Amériques, de l’Europe de l’Ouest et de quelques autres en Orient. De grandes nations olympiques (aucun peuple n’a remporté plus de médailles aux Jeux d’hiver que la Russie, l’Union soviétique et la CEI combinées) se verraient écartées.

Alors que faire? Fermer les yeux? Non. Il faut au contraire dénoncer, dans ce cas-ci la Russie, mais aussi le Comité international olympique qui délaisse ses idéaux pour des questions politiques et monétaires. Les Jeux sont plus que du sport. Ils sont une vitrine grandiose pour le pays hôte. Le privilège de les organiser devrait être accompagné de règles plus strictes sur les droits de la personne. Malheureusement, nous n’en sommes pas encore là.