Une bonne affaire, mais pour qui?

À en juger par le ton de la discussion entre le représentant de la société de transformation de bleuets Oxford Frozen Foods et notre journaliste David Caron, il n’y a pas de doute que la société néo-écossaise est très satisfaite de ce que le gouvernement du Nouveau-Brunswick lui a offert pour s’installer dans la Péninsule acadienne. Aucun doute non plus, comme vous l’aurez constaté tant dans les textes d’opinion publiés dans nos pages ou les publicités qu’elle a commandées dans le journal que l’Association des producteurs de bleuets ne l’entend pas de la même oreille: les retombées économiques de l’activité des producteurs de bleuets indépendants auraient été tout aussi avantageuses si seulement le gouvernement leur avait consenti les mêmes avantages que ceux dont bénéficie Oxford Frozen Foods.
Nous ne disposons pas encore de toutes les données pertinentes pour trancher le débat sur les retombées économiques de l’un ou l’autre des scénarios, celui privilégié par le gouvernement en s’entendant avec Oxford, ou l’alternative proposée par l’Association des producteurs de bleuets. Dans ce genre de dossiers, tout n’est pas noir ou blanc. Des nuances en apparence insignifiantes peuvent marquer une différence, favoriser l’alternative plutôt que le scénario retenu. C’est ce que soulève comme question la décision du gouvernement Alward de favoriser l’entente conclue avec Oxford: était-ce la seule option valable susceptible d’engendrer des retombées économiques dont a bien besoin une région comme la Péninsule acadienne?
On peut soulever une autre question, aussi: le gouvernement a-t-il pris le temps d’écouter et d’évaluer ce que les gens d’affaires locaux avaient à proposer? Il ne faudrait pas s’imaginer que les membres de l’Association des producteurs de bleuets n’ont pas entretenu de relations avec le gouvernement provincial en vue d’explorer les voies possibles de développement de leurs bleuetières.
Les producteurs de bleuets, il y a déjà plusieurs années, ont fait faire une étude financière visant à déterminer le niveau de développement nécessaire d’une bleuetière pour faire vivre une famille convenablement, c’est-à-dire un niveau d’exploitation suffisant pour que le revenu personnel disponible d’un producteur atteigne de 50 000 à 60 000 $ par an. L’étude avait estimé qu’il fallait à chaque producteur une bleuetière de 200 acres pour faire vivre convenablement une famille. Dans le temps de Mega Bleu, une entreprise locale, certains individus de la grande région de Tracadie-Sheila avaient réussi à acquérir de 200 à 300 acres cultivables. Mais sans aide du gouvernement, et à des conditions de prêts bancaires où ils ont dû hypothéquer leur maison et y consacrer toutes les ressources financières à leur disposition. Croulant sous les dettes et laissés à eux-mêmes, plusieurs ont dû se résoudre, après quelques années, à vendre leurs bleuetières à Oxford.
Il ne fait aucun doute que Oxford Frozen Foods dispose d’une expertise qui lui permettra sans doute de rentabiliser son investissement évalué à 184 millions $, et possiblement de rembourser avec intérêts le prêt de 37,5 millions consentis par le gouvernement du Nouveau-Brunswick. Rappelons-nous qu’en octobre, quand le gouvernement a fait l’annonce avec le propriétaire d’Oxford, M. Bragg, le premier ministre Alward lui-même avait vanté les mérites du propriétaire, son expérience en affaires et son succès dans le secteur des petits fruits, comme le bleuet. Si certains producteurs locaux ont abandonné leur exploitation, d’autres persistent. Ce faisant, ils ont eux aussi acquis de l’expérience, de l’équipement et ils ont conquis des marchés.
Le gouvernement crie sur tous les toits que Oxford Frozen Foods investira 184 millions «afin de construire une nouvelle installation de transformation, entreprendre l’aménagement de champs de bleuets sauvages, et créer 300 emplois dans la Péninsule acadienne». Il ne précise pas, cependant, sur quelle période s’étend cet «investissement» de 184 millions. Ce que l’on a comme information précise c’est que la société néo-écossaise construira une autre usine au coût de 50 millions $, les trois quarts (37,5 millions $) de la somme avancée par la province.
Si le gouvernement du Nouveau-Brunswick avait tenté d’épauler les producteurs de bleuets de la province et que l’expérience s’était conclue par un fiasco, nous comprendrions la décision de créer pour un géant de l’industrie des conditions favorables à son installation. Le problème, c’est que les producteurs locaux n’ont jamais pu bénéficier d’une aide réelle de leur gouvernement, sauf les services techniques du ministère de l’Agriculture dont c’est la mission. On ne peut pas blâmer les producteurs locaux d’être indignés face à ces faits.