Le vice et la vertu

Vous connaissez sans doute l’expression couramment employée: on ne peut pas être contre la vertu. Ainsi, quand le gouvernement provincial annonce qu’il investira dans l’école francophone, difficile de le critiquer, du moins dans un premier temps. On pourrait écrire la même chose à propos du programme de rattrapage en santé.

Dans les deux cas, la santé et l’éducation, le gouvernement accepte la réalité de l’école francophone et il reconnaît les déficiences inhérentes du réseau de santé francophone de la province. C’est toujours ça de pris, d’acquis.

La question qui se pose maintenant, en tant que collectivité acadienne: l’investissement répond-il à nos besoins? Sur la base du principe, bien sûr, comme nous le soulignons dans le paragraphe précédent. Mais en termes pratiques, peut-on s’attendre à ce que les investissements consentis par le gouvernement soient suffisants pour que se réalise un changement réel de la situation de l’un ou l’autre des secteurs, c’est une autre affaire.

Commençons par le dossier de l’école francophone dont il était question dans notre édition d’hier. Selon un rapport de l’économiste Pierre Marcel Desjardins, rappelons-le, pour mettre en œuvre les principales recommandations de la Commission sur l’école francophone au Nouveau-Brunswick, il faudrait un investissement de 11 millions $. Durant cette année fiscale 2014-2015, le gouvernement a réservé un million et demi. À ce rythme d’investissements, il faudra près d’une décennie pour disposer des ressources financières nécessaires au rattrapage de l’école francophone et à la construction identitaire des élèves. L’écart des résultats scolaires entre la communauté francophone et la communauté anglophone a été exposé, démontré et expliqué. Plus on attend pour investir les sommes susceptibles de redresser la situation, plus le nombre d’élèves qui continueront d’être privés d’un besoin qu’on leur reconnaît sera important.

Dans le domaine médical, on le sait, ça coute cher. Le gouvernement ne cesse de le répéter. La population a compris. Mais ce n’est sûrement pas le seul message qu’elle retient. Quand le ministre de la Santé a annoncé à l’Assemblée législative en novembre 2012 qu’il débloquait neuf millions sur cinq ans pour la mise en œuvre du plan de rattrapage en santé, les principaux intervenants francophones en santé ont accueilli l’annonce avec enthousiasme. Encore là, on en peut être contre la vertu. Le ministre Flemming avait précisé qu’il s’agissait d’une «longue liste de nouveaux services et de services améliorés pour toutes les régions de notre province qui sont conçus dans le but de combler les écarts réels qui existent dans notre système. Quelques mois plus tard, au budget, le gouvernement débloquait 2,3 millions pour initier le rattrapage. Neuf millions de dollars, c’est une somme importante. Convenons-en. Mais en cinq ans, le ministère de la Santé dépensera près de 13 milliards $, et ce, dans un régime d’austérité. Si en 2012 il a été question du plan de rattrapage, dans le discours du budget cette année on y retrouve 31 fois le mot santé. Aucune de ces mentions n’est liée au rattrapage. Ça ne veut pas dire que l’argent n’est pas là, bien que nous ne l’ayons pas retracé dans le document du budget principal, les gens de la profession doivent sûrement suivre le cordon de la bourse. Mais il semble qu’on voudrait que nous oubliions l’existence du programme de rattrapage.

La vertu du discours politique actuel sur l’école francophone et le programme de rattrapage, vous l’aurez compris, c’est d’en reconnaître la nécessité et ses implications pratiques. Le vice, c’est de les sous-financer pour la sempiternelle et illusoire volonté d’équilibrer le budget. Restons vigilants.