L’ambulance électorale

En juin 2007, sous l’égide du ministre de la Santé de l’époque, Michael Murphy, tous les services ambulanciers de la province ont été regroupés sous une même entité civile: Ambulance Nouveau-Brunswick (ANB). Au printemps suivant, le gouvernement Graham, par la voix du ministre Murphy, annonçait qu’il mettait fin au transport gratuit des patients. Cette semaine, le gouvernement Alward a annoncé que tous les citoyens du Nouveau-Brunswick qui n’ont pas accès à un régime d’assurance n’auront pas à payer pour l’utilisation des services d’ANB. Pourquoi? Pour la simple raison que c’était une promesse électorale. C’est une raison fort différente que celle qui avait motivé le gouvernement Lord à instituer le service d’ambulance gratuit.
Dans le cas du gouvernement Lord, après avoir été vertement critiqué pour avoir fermé des lits d’hôpitaux un peu partout dans la province, il avait annoncé le service d’ambulance gratuit pour pallier les inconvénients engendrés par la fermeture d’hôpitaux qui nécessitaient des déplacements plus longs pour avoir accès aux services hospitaliers.
Lorsque le gouvernement Graham avait réinstitué les frais de 130 $ par transport ambulancier, il avait évoqué, entre autres raisons, l’usage abusif des services ambulanciers. Les sceptiques étaient nombreux quant à la validité de l’argument du ministre Murphy, mais les statistiques avaient démontré par la suite une baisse du nombre d’appels une fois les frais d’utilisation réintroduits. Ce que les statistiques ne révélaient pas, c’est le nombre de personnes qui ont pu renoncer à un usage légitime du service ambulancier par faute de moyens financiers pour en assumer les frais, aussi modestes puissent-ils être.
Bon an mal an, selon les rapports annuels d’ANB, le service ambulancier reçoit tout près de 95 000 appels du service d’urgence 911. Près de la moitié (48 %) de ces appels sont urgents, un peu plus du tiers (34 %) impliquent des transferts de patients entre établissements, alors que près de deux appels sur dix (17 %, en fait) sont considérés comme non urgents. Surtout en ce qui concerne les transferts entre établissements, et probablement pour une forte proportion des appels d’urgence, les aînés de notre société dépendent d’un service fiable d’ambulance. C’est probablement les aînés, qui ont généralement au Nouveau-Brunswick un revenu fixe relativement modeste, que l’annonce du ministre de la Santé, Ted Flemming, a réjouis en plus grand nombre.
Qu’est-ce que cette annonce implique? Selon M. Flemming, le gouvernement prévoit que la mesure ne lui coutera que 600 000 $ par année. Pour mettre cette somme en perspective, rappelons que le budget d’exploitation annuel d’ANB se situe aux environs de 96 millions $, dont 94 millions qui sortent des coffres publics. Pour l’année financière qui s’est terminée le 31 mars 2013, ANB a facturé 3,7 millions $, et elle a affiché un surplus d’exploitation de 1,7 million. Donc, si les chiffres du ministre de la Santé sont avérés l’an prochain, ce n’est pas une mesure qui aura un impact significatif sur l’état de santé, précaire, des finances publiques du Nouveau-Brunswick ou sur la situation financière d’ANB.
S’il est vrai, comme l’avance le ministre Flemming, que 70 % des contribuables du Nouveau-Brunswick bénéficient d’un régime d’assurance qui, dans la plupart des cas, couvre les frais d’ambulance, ça laisse très peu de gens que la mesure touche, comme l’affirme le critique libéral en matière de santé, Donald Arseneault. Quant à la possibilité évoquée par ce dernier que les sociétés d’assurances cesseront de couvrir les frais d’ambulance, c’est toujours possible, mais, à notre avis, peu probable.
Fait étonnant, nous n’avons pas retrouvé, hier, de traces écrites de l’annonce du ministre Flemming sur le site web du gouvernement du Nouveau-Brunswick. Quoi qu’il en soit, la raison invoquée, respecter une promesse électorale, pour réintroduire la gratuité du service ambulancier nous laisse perplexes. Nous aurions mieux accepté que le ministre de la Santé invoque l’importance de cette mesure pour les aînés à faibles revenus. Ainsi, nous aurions été plus rassurés sur la pérennité de cette mesure. Reporté au pouvoir, le gouvernement Alward annoncerait-il que la situation financière de la province requiert, à nouveau, l’imposition de frais d’usage du service ambulancier? C’est tout aussi possible que probable. Et si cette mesure est tout à fait abordable, pourquoi avoir attendu trois ans et demi pour la mettre en œuvre?