Chaque petit pas compte

Le pouvoir d’attraction de la langue anglaise est immense, et peut-être nulle part ailleurs plus que dans le monde des affaires. Même dans les communautés francophones les plus homogènes, il se trouvera toujours un commerçant pour afficher uniquement en anglais ou pour envoyer des circulaires dans la langue de Shakespeare.

Cette situation n’est pas unique à l’Acadie. Le Québec a dû se résoudre à légiférer dans les années 1970, sous le gouvernement de René Lévesque, afin de franciser l’affichage des commerces privés. Et près de 40 ans plus tard, l’Office québécois de la langue française en est encore réduit à surveiller jusqu’aux menus des restaurants. C’est le prix que les Québécois ont choisi de payer pour vivre et prospérer en français, dans une Amérique du Nord où la langue anglaise et la culture américaine prédominent.

Nous n’en sommes pas là au Nouveau-Brunswick. Personne n’a encore demandé au gouvernement provincial que la Loi sur les langues officielles force les restaurants à offrir des menus bilingues. C’est notre rôle, en tant que consommateurs, d’exiger d’être servis dans notre langue et, en cas de refus, d’aller dépenser notre argent ailleurs, où nous serons plus respectés.

Cette approche a toutefois ses limites, particulièrement en ce qui a trait à l’affichage extérieur. De nombreux francophones, y compris des Acadiens, estiment que tous les francophones sont bilingues, que ce n’est pas le cas des anglophones, et qu’il est donc beaucoup plus simple d’afficher in english.

Ce statu quo est de plus en plus critiqué depuis quelques années, au point où l’Association francophone des munici­palités du Nouveau-Brunswick (AFMNB), qui a longtemps hésité à se tremper le bout du pied dans ce dossier, a fini par lancer en 2009 un projet intitulé Notre paysage linguistique. Avec cette initiative, l’AFMNB faisait le choix de privilégier la carotte aux dépens du bâton. Elle s’éloignait de la position traditionnelle des élites acadiennes (la Société de l’Acadie du N.-B., entre autres) qui est de réclamer une loi ou des arrêtés municipaux qui forceraient les commerces à afficher dans les deux langues. Elle a plutôt choisi d’offrir des subventions aux commerçants qui acceptent de bilinguiser de plein gré leurs pancartes.

Cette semaine, l’AFMNB a fait un premier bilan. Et force est d’admettre que son approche a apporté des résultats timides, certes, mais bien réels.

Le programme de mesures incitatives financières a convaincu 77 commerces de franciser leurs affiches commerciales extérieures avec la subvention. D’ici la fin du programme, à la fin du mois, pas loin d’une centaine d’entrepreneurs devrait avoir embarqué dans le projet. Pas mal.

En effet, la plupart des participants oeuvrent dans de petites villes ou villages acadiens. Or, dans certaines de ces municipalités, on ne devinerait pas, en marchant le long de la rue Principale, qu’une majorité de citoyens parlent la langue de Molière.

Nous souhaitons que l’initiative soit renouvelée et que le gouvernement provincial investisse dans le projet afin d’augmenter son importance. Chaque petit pas compte.

Cela dit, il faut convenir que tout ceci reste une goutte d’eau dans l’océan. On compte plus de 77 commerces et affiches dans le seul centre-ville de la plupart des municipalités d’importance au Nouveau-Brunswick. Il faudra beaucoup d’argent et bien des efforts de persuasion pour convaincre un plus grand nombre d’entrepreneurs de respecter les francophones qui forment pourtant une grande partie de leur clientèle.

La seule stratégie qui a apporté des résultats probants, jusqu’à maintenant, est celle de Dieppe. Après des années à avoir misé sur la persuasion et la méthode douce, la Ville a choisi d’adopter un arrêté municipal forçant les commerçants à afficher dans les deux langues. Le résultat est spectaculaire. De voir aujourd’hui autant de pancartes dans les rues de la cité avec le français en haut (ou à gauche) de l’anglais, alors que notre langue était pratiquement invisible à ces mêmes endroits il y a à peine quelques années, en dit long sur la réussite dieppoise. Quand on se tient debout, on obtient du respect.

D’ici à ce qu’une majorité de municipalités à forte population acadienne ainsi que le gouvernement provincial décident aussi de légiférer, il faudra malheureusement nous contenter d’avancer à pas de tortue. En ce sens, le programme Notre paysage linguistique a le mérite de produire des résultats concrets et quantifiables, même s’ils ne sont pas aussi importants que nous l’espérions.

C’est pourquoi il doit être prolongé et appuyé.