Le temps perdu

Est-ce vraiment une surprise que le gouvernement Alward et les représentants de la communauté acadienne ne soient pas arrivés à une entente à propos du redécoupage de la carte électorale du Nouveau-Brunswick? Absolument pas. C’était tellement prévisible. Nous avions d’ailleurs jugé que le gouvernement cherchait à gagner du temps en donnant l’impression qu’il prenait au sérieux le processus de médiation. Mais ce n’était que cela, une impression, du théâtre politique. Et, malheureusement, le gouvernement a obtenu ce qu’il voulait: gagner suffisamment de temps pour que les prochaines élections se tiennent dans le cadre imposé par la carte électorale que la commission lui a remise.

Peut-être que les organismes devaient se prêter à un exercice de médiation avant d’entamer les procédures judiciaires: il n’aurait pas été surprenant que ce soit la première chose qu’aurait demandée un tribunal. L’échec de la médiation ajoute aux nombreux éléments qui militent déjà en faveur de la cause de la communauté dans cette affaire.

Y a-t-il une information plus publique qu’une carte électorale? Y a-t-il une question d’intérêt public qui impose la transparence davantage que celle de la carte électorale, au cœur du processus démocratique au Nouveau-Brunswick? Pourtant, le processus de médiation a imposé aux participants un bâillon sur les propositions avancées durant les discussions visant à résoudre l’impasse. Si ce genre de conditions peuvent être acceptables, ou même usuelles, dans un processus de médiation sur des questions d’ordre privé, l’utilisation d’un bâillon dans une médiation qui touche le fondement du processus électoral n’est certainement pas un gage de bonne volonté du parti qui cherche à éviter une poursuite, le gouvernement.

Selon ce que nous apprenait le président de l’Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick, Roger Doiron, la cause portera finalement sur deux cas: les municipalités francophones de Néguac et de Memramcook. C’est un bon choix, il n’y a pas de doute. Ils représentent deux exemples éloquents du ridicule des choix posés par la commission chargée du redécoupage de la carte. Ils violent non pas un principe, dont devaient tenir compte la commission et le gouvernement, mais deux: les communautés d’intérêts et la représentation effective des minorités de langues officielles. D’autres cas de redécoupage violent aussi l’un ou l’autre des principes cités ci-dessus. Nous en avons traité à plusieurs reprises l’an dernier.

S’il faut se fier à la jurisprudence connue, notamment le cas de la circonscription électorale fédérale d’Acadie-Bathurst, Michel Bastarache et Michel Doucet ne devraient pas avoir de difficulté à démontrer les mauvaises décisions de la commission. Le défi sera plutôt de faire avancer le dossier assez rapidement pour que les communautés d’intérêts et la représentation effective des citoyens de Néguac et de Memramcook soient respectées avant le scrutin d’octobre. Quand il s’agit de recours judiciaires, six mois sont si vite passés.

Ce qui nous échappe dans tout ce dossier du redécoupage de la carte électorale du Nouveau-Brunswick, ce sont les motifs de la mauvaise volonté flagrante tant de la commission que du gouvernement Alward. Pourquoi s’obstinent-ils à ne pas reconnaître les principes pourtant assez clairement établis des communautés d’intérêts et de la représentation effective? Comment justifier que Néguac et Blackville ont quoi que ce soit en commun, mis à part la distance qui les sépare de Miramichi? Comment ne pas reconnaître que Memramcook est marginalisée en étant séparée de la communauté acadienne pour être amalgamée à une région anglophone?

L’obstination du gouvernement Alward est d’autant plus surprenante à la lumière du dernier sondage de Corporate Research sur les intentions de vote et le niveau d’insatisfaction des citoyens du Nouveau-Brunswick. Il s’aliène inutilement des communautés et leurs citoyens. Espère-t-il vraiment être réélu en dépit de décisions successives qui accroissent l’insatisfaction des électeurs? Il y a quand même une limite au pouvoir et aux vertus de l’innovation.