La marge de manœuvre

Il y a déjà plus de vingt ans que le moratoire à la pêche de la morue était imposé, d’abord sur les Grands Bancs de Terre-Neuve puis dans le golfe du Saint-Laurent. Et depuis ce temps-là, il arrive encore souvent qu’on entende le commentaire: l’industrie de la pêche au Nouveau-Brunswick, c’est fini. Le profil de l’industrie des pêches a bien changé, c’est vrai. Mais c’est toujours un secteur industriel important, comme en témoignent les chiffres publiés mardi sur la valeur des exportations.

C’est bien sûr une bonne nouvelle que pour la première fois de l’histoire des pêches du Nouveau-Brunswick la valeur des exportations dépasse le milliard de dollars. Nous avons la chance que notre industrie des pêches ait accès à des ressources non seulement abondantes, mais aussi d’une valeur commerciale élevée ou en forte demande: le homard, le crabe des neiges, le hareng et la crevette, en pêche traditionnelle, et le saumon d’élevage qui compte encore comme une partie importante de la valeur de la production du Nouveau-Brunswick.

À elles seules, les exportations de homard comptent pour près de la moitié de la valeur des exportations de la province. En termes d’importance, le saumon suit (avec plus ou moins 20 % de la valeur des exportations, selon les années), le crabe des neiges (12 %), le hareng (6 %) et la crevette (moins de 2 %), à égalité avec la sardine.

Ironiquement, ce ne sont pas les espèces les plus chères qui créent nécessairement le plus d’emplois dans le secteur de la transformation, bien qu’elles restent l’épine dorsale de ce secteur industriel chez nous. Le hareng, par exemple, engendre des débarquements deux fois plus importants que le homard. Mais sa valeur sur les marchés est considérablement inférieure. Dans les régions maritimes de la province, le hareng contribue à plusieurs emplois en usine et dans le secteur du transport pour traiter le volume de débarquements attribuables à plusieurs centaines de pêcheurs en activité.

L’aspect désolant de l’industrie des pêches du Nouveau-Brunswick tient à ce que plusieurs de ses facettes se révèlent dysfonctionnelles, minées par des conflits parfaitement stériles, sans lesquels elle pourrait engendrer davantage de retombées économiques et sociales dans des régions qui en ont cruellement besoin.

C’est dommage de ne pouvoir arriver à coordonner toutes les ressources de notre industrie des pêches à fonctionner comme une unité bien synchronisée pour avoir le dessus sur la concurrence que sont les industries d’autres pays et, dans une moindre mesure, d’autres provinces canadiennes. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Depuis trente ans, combien de colloques, de forums ou d’études ont exploré et identifié des moyens de tirer un plus grand avantage des ressources mises à la disposition de l’industrie des pêches du Nouveau-Brunswick? Des dizaines et des dizaines. Mais les solutions identifiées sont rarement mises en œuvre. Les discussions terminées, tout le monde retourne faire sa petite affaire dans son coin.

Tant dans le homard que dans le crabe, il se perd de la ressource parce qu’on refuse de s’entendre sur des processus de pêche, de synchronismes de livraison ou de pratiques de manutention. On s’enlise dans de petites guerres intestines, non seulement entre flottilles, mais entre bateaux d’une même flottille, entre villages, entre pêcheurs et entre producteurs. Trop d’énergies et de ressources sont gaspillées, soit par insouciance ou par vengeance, des ingrédients de discorde qui plombent le potentiel réel d’une industrie qui, loin d’être, moribonde, offre encore de belles perspectives de croissance.

C’est une réflexion souvent entendue: mieux vaut compter sur ce qui nous unit plutôt que sur ce qui nous divise. Nous avons la chance d’avoir des pêcheurs bien formés et bien équipés, des usines jouissant d’une bonne réputation sur les marchés internationaux, qui peuvent compter sur des ouvriers productifs; nous avons aussi un accès privilégié à de précieuses ressources de la mer qui nous entoure. Il ne reste qu’à tout ce beau monde de se mettre d’accord sur une meilleure façon de travailler ensemble, pour tirer de cette industrie encore plus de profits. C’est la marge de manoeuvre dont dispose l’industrie des pêches du Nouveau-Brunswick, une marge accessible, à la portée de tous les acteurs du secteur.