Le référendum des assiégés

Pour nous, Canadiens, quand on dit le mot référendum, on pense tout de suite à la souveraineté du Québec, surtout en cette période électorale chez nos voisins. Très loin d’ici, dans le sud de l’Ukraine, la Crimée a décidé par référendum de se séparer de l’Ukraine pour rejoindre la Russie de Poutine, au grand bonheur de celui-ci. Plus de 90 % des voix exprimées durant le référendum tenu dimanche étaient pour l’annexion à la Russie. Certains médias citent un appui de 95 %, d’autres de 97 %. C’est, en apparence, un mandat on ne peut plus clair. Alors pourquoi la communauté internationale, y compris le Canada, ne reconnaît-elle pas les résultats du référendum? Les raisons sont nombreuses, dont certaines plus évidentes à saisir.

Une bonne partie de la Crimée est habitée par des gens d’ascendance russe, qui parlent le Russe et qui gardent un attachement à la Russie. Au cours de l’histoire, la Crimée a fait partie de la Russie à diverses époques, et même comme région autonome incorporée à l’Ukraine depuis le début des années 1990, la Russie a toujours maintenu une présence très visible en Crimée.

Depuis longtemps, dans cette partie de l’Ukraine, on retrouve pratiquement autant de militaires russes que de militaires ukrainiens. Dans le cas de la Russie, c’est le port de Sébastopol, où elle exploite toujours une base navale militaire, qui abrite la plus forte concentration de militaires russes en Ukraine. La présence militaire russe a été renforcée au cours des dernières semaines, depuis que les manifestants à Kiev s’opposaient à la décision de leur gouvernement de tourner le dos à l’Union européenne pour se rapprocher de Moscou.

Il n’y a pas si longtemps, Poutine avait été cité par la presse internationale comme le politicien le plus puissant de la planète, ravissant ainsi le titre au président américain, à qui revient habituellement ce prestige. Les deux chefs d’État ont cependant une conception bien différente de la démocratie. Pour Poutine, l’exercice du pouvoir transcende les règles démocratiques; celles-ci ne sont faites que pour être citées au gré des circonstances, elles ne sont ni observées ni respectées. Les libertés civiles, la liberté d’expression, la séparation des pouvoirs, autant de concepts dont Poutine ne s’embarrasse pas dans sa gestion des affaires publiques de la Russie.

Le soulèvement populaire pro-européen de Kiev, la capitale ukrainienne, ne plaît pas à Poutine, c’est certain. Il cherche tous les prétextes à sa portée pour envoyer son armée discipliner ce peuple qui rejette sa protection et son alliance. La puissance de l’armée russe est disproportionnée par rapport à la résistance que pourrait lui offrir l’Ukraine. Seule la pression internationale de pays, avec qui Poutine veut brasser des affaires, le force à retenir ses troupes.

C’est sur ce fond de mécontentement de la Russie et du renforcement de la présence des troupes russes en Crimée qu’un référendum a été plus ou moins improvisé. La présence des militaires russes, la force avec laquelle les russophones affirmaient leurs convictions et le refus que s’exprime toute dissidence, l’intimidation infligée aux opposants de l’amalgamation de la Crimée à la Russie, sont autant de facteurs qui laissaient clairement entrevoir l’issue du référendum précipité. Ajoutons à cela que le parlement criméen avait déjà proclamé le 11 mars son indépendance face à l’Ukraine, l’issue du référendum n’était qu’une formalité.

Si pendant longtemps la Russie a continué à assiéger, on pourrait dire, psychologiquement la Crimée, depuis quelques semaines ce siège était bien concret et bien visible: les soldats et les chars russes étaient partout sur le territoire. Mais nombreux sont les Criméens qui croient que ce sera beaucoup mieux de vivre sous l’emprise de la Russie que celle de l’Ukraine, qu’ils «subissent» depuis 1991. La propagande pro-russe a fait miroiter aux Criméens un avenir prospère avec Poutine. L’an prochain, à pareille date, l’enthousiasme sera sans douter moins palpable…