Pour des débats pertinents

Tant Radio-Canada Acadie que CBC New Brunswick sont au centre d’une controverse après avoir annoncé l’identité des participants aux débats des chefs, qui auront lieu le mois prochain pendant la campagne électorale. Il n’y a rien là d’anormal. Les diffuseurs publics ont fait des choix. Ils plaisent à certains partis. Ils en frustrent d’autres.

Du côté francophone, le débat mettra aux prises le premier ministre sortant, David Alward, le chef libéral, Brian Gallant, et le leader néo-démocrate Dominic Cardy. David Coon (Parti vert) et Kris Austin (Alliance des gens du Nouveau-Brunswick) n’ont pas été invités parce qu’ils ne s’expriment pas bien en français.

Ce n’est pas une première. Il y a quatre ans, le chef de l’Alliance avait aussi été exclu pour les mêmes raisons. En 2006, Allison Brewer (NPD) avait dû se retirer en raison de son unilinguisme, ce qui avait permis aux téléspectateurs francophones d’assister à un rare duel à l’américaine, un contre un (Bernard Lord contre Shawn Graham).

L’exclusion de David Coon, cette année, marque toutefois un tournant chez la société d’État. En effet, M. Coon comprend la langue de Molière et est capable de soutenir une conversation en français. Malgré cela, la haute direction de Radio-Canada Acadie a jugé qu’il ne serait pas capable de débattre en français en direct à la télévision pendant 90 minutes.

La question est sensible. Comment déterminer avec certitude ce qui est un français acceptable et ce qui ne l’est pas? C’est impossible, et c’est pourquoi il faut s’en remettre au jugement des organisateurs du débat. Quelqu’un doit trancher, et c’est ce qui est arrivé, pour le plus grand malheur du Parti vert.

Il y a quatre ans, Radio-Canada Acadie n’avait pas été aussi incisive et avait invité le chef d’alors du Parti vert, Jack MacDougall, même s’il était incapable de s’exprimer de façon compréhensive dans notre langue. Ajoutez à cela que David Alward et Shawn Graham avaient eux-mêmes de graves lacunes en français, et cela a eu pour résultat un débat difficile à suivre, par moments incompréhensible… et qui a fait les délices de l’émission d’humour Infoman.

Clairement, quelque chose devait changer. Les francophones ont droit à un débat dans leur langue. C’est la responsabilité des chefs d’être capables de parler convenablement une langue partagée par plus de 30 % de la population. Bravo à Radio-Canada Acadie de l’avoir compris.

Les partis politiques n’ont pas un droit constitutionnel de participer aux débats des chefs. Il faut respecter des critères, et celui d’être capable de se faire comprendre des auditeurs en est un très important. Le fait d’être un parti enregistré chez Élections NB ne doit pas être une raison suffisante à elle seule pour être automatiquement invité.

Ce qui nous amène à CBC.

Le réseau anglophone a invité les trois principaux chefs de parti, de même que David Coon et Kris Austin. Le Parti progressiste-conservateur a jugé avec raison qu’un débat à cinq, qui inclut deux partis politiques qui n’ont jamais fait élire de candidat et dont les intentions de vote sont anémiques, serait contreproductif. CBC a maintenu sa volonté d’organiser un débat à cinq, si bien que les conservateurs ont surpris tout le monde en claquant la porte.

La télévision d’État prévoit donc organiser quand même son débat, sans les conservateurs, mais avec le Parti vert (environ 3 % des intentions de vote dans la plupart des sondages) et l’Alliance des gens du N.-B. (entre 0 % et 1 % des intentions de vote). Ça reste à voir si le Parti PC maintiendra sa volonté de boycotter l’événement, ou s’il s’agit plutôt d’un bluff.

Toutefois, un fait demeure: CBC fait fausse route.

Le critère numéro 1 d’un débat des chefs doit être la pertinence. Or, sans le premier ministre sortant, mais avec deux tiers partis qui n’ont aucune chance de faire élire des candidats, ce débat échouera lamentablement à réussir le test.

Les réseaux doivent éviter de tomber dans le politically correct. Au lieu d’inviter automatiquement un chef, ils doivent juger si sa formation politique peut faire campagne dans tout le Nouveau-Brunswick (ce qui élimine de facto l’Alliance), si elle peut faire élire de façon réaliste des candidats, si elle peut influencer la campagne et le vote, si elle peut espérer prendre le pouvoir ou arracher la balance du pouvoir, etc.

Le 22 septembre, 95 % des Néo-Brunswickois qui se donneront la peine de voter appuieront le PC, le PL ou le NPD. Cela ne signifie pas que CBC doit ignorer les autres partis. Il existe d’autres formats (une entrevue de fond avec les chefs exclus, par exemple) qui permettraient aux auditeurs intéressés de mieux connaître leur programme.

CBC et Radio-Canada Acadie se sont donné l’importante responsabilité d’organiser un débat des chefs. L’exercice est censé aider la population à se forger une opinion d’ici le jour du scrutin. La qualité du débat ne se mesure pas au nombre de chefs invités, mais à la pertinence de ceux qui seront présents.