Pas de vainqueur, mais un gagnant

Qui a gagné le débat des chefs, diffusé mardi soir à Radio-Canada Acadie? C’est la première question qu’on se pose chaque fois, comme si 90 minutes de débat ne servaient qu’à mettre la table à un moment clef, où tout doit se résumer par un knock-out ou une pelure de banane qui changerait définitivement l’allure de la campagne.

Mettons donc les choses au clair. Les deux débats (il y en avait aussi un en anglais à CBC) n’ont pas fait de vainqueur. Aucun coup décisif n’a été porté. Le progressiste-conservateur David Alward, le libéral Brian Gallant et le néo-démocrate Dominic Cardy ne peuvent se targuer aujourd’hui d’avoir fait basculer le cours de la campagne en leur faveur.

Cette situation favorise néanmoins un candidat: Brian Gallant. Confortablement en tête dans tous les sondages rendus publics depuis le début de la campagne, M. Gallant devait s’attendre à être la cible de toutes les attaques. Il a réussi à éviter les coups et n’a jamais vraiment été déstabilisé. Ses chances de devenir le prochain premier ministre du Nouveau-Brunswick sont aussi bonnes aujourd’hui qu’elles l’étaient avant le débat. Il sort donc grand gagnant de l’exercice.

Il est d’ailleurs étrange que ses adversaires n’aient pas été plus incisifs contre lui. On s’attendait à ce que Dominic Cardy et David Alward tirent à boulets rouges (ou plutôt, à boulets orange et bleus…) sur leur principal adversaire. Ce ne fut pas le cas. Bien sûr, ils ont critiqué ses nombreuses promesses coûteuses et son flou sur toute la question du gaz de schiste (il promet un moratoire, mais on ne sait pas trop combien de temps). Il s’agissait d’un débat, après tout. Mais le bombardement attendu – ou craint – n’est jamais survenu, du moins en français (Radio-Canada et CBC ont fait le choix bizarre de diffuser les deux débats en même temps).

Était-ce une volonté de ne pas paraître trop agressifs devant l’électorat? David Alward était-il plus affaibli qu’on ne le pense, lui qui avait passé la nuit précédente à l’hôpital en raison d’une gastroentérite? Toujours est-il que M. Gallant n’a pas eu à trop patiner pour expliquer comment il entend payer pour ses promesses, évaluées à plus de 2 milliards $, sans nous endetter «sur la carte de crédit de nos petits-enfants», comme l’a pourtant répété souvent le chef progressiste-conservateur.

Cela s’explique entre autres par le choix des enjeux débattus. Pendant que le débat de CBC entrait dès le début dans le vif du sujet, avec des discussions musclées sur l’économie, l’emploi et les finances publiques, Radio-Canada a plutôt choisi de faire débattre les chefs sur des sujets très pointus, comme les numéros de facturation des médecins, le financement de l’école francophone, l’immigration, ainsi que la stratégie forestière dans le respect de l’environnement. Des enjeux importants, certes, mais qui ne sont pas très hauts dans la liste des priorités des électeurs.

Il fallut attendre 45 minutes avant que les chefs soient invités à parler en français de gaz de schiste, et presque une heure avant qu’on traite de finances publiques et de création d’emplois.

Pendant ce temps, on a complètement ignoré les langues officielles, le bilinguisme, la culture, l’avortement et surtout la réforme des régimes de retraite publics, un enjeu qui est pourtant de plusieurs centaines de millions de dollars.

La formule de laisser le public poser des questions n’était pas non plus la meilleure. Les questions étaient trop longues, avec des préambules, et permettaient donc aux chefs de répéter la cassette sans trop se mouiller. Radio-Canada compte de bons journalistes qui auraient pu poser des questions plus difficiles et pertinentes aux chefs.

C’est sans compter le sempiternel problème de la cacophonie. Il y avait de longs moments où on ne comprenait rien de ce que les chefs disaient. L’animatrice doit avoir le mandat d’intervenir dans ces cas-là et de ramener les candidats à l’ordre.

Tout ça pour dire qu’à moins de deux semaines du vote, on n’en connaît malheureusement pas beaucoup plus sur les intentions des candidats. On sait que Brian Gallant veut se tenir debout devant Stephen Harper, que David Alward pense que M. Gallant est un clone de Shawn Graham et que Dominic Cardy a signé il y a quelques années un communiqué de presse où il laissait entendre qu’il ne faut pas assécher les villes au profit des régions où les emplois disparaissent.

Mais si vous voulez savoir comment nous allons atteindre, concrètement, l’équilibre budgétaire, faire diminuer le taux de chômage et s’il faut se résoudre à hausser taxes et impôts, il faudra attendre un autre débat. Ou une autre campagne électorale.