Une politique pour les mieux nanties

Décidément, il est difficile de faire comprendre au gouvernement Harper la dynamique de l’économie en dehors des provinces les mieux nanties. Le gouvernement vient d’annoncer une baisse de 15  % des primes à l’assurance-emploi.

Le ministre des Finances, Joe Oliver, est on ne peut plus fier d’annoncer que cette mesure épargnera 550 millions $ aux entreprises canadiennes. La Fédération canadienne de l’entreprise indépendante applaudit la mesure, car elle estime qu’elle permettra la création de l’équivalent de
25 000 emplois supplémentaires au pays d’ici deux ans.

Si l’épargne de 550 millions $ est un chiffre réel des économies qui seront réalisées par les entreprises, la création de 25 000 emplois est purement théorique.

Vous vous rappelez sans doute du temps où le premier ministre Jean Chrétien se félicitait que le Canada était au premier rang sur l’index de développement humain des Nations Unies. Si nous restons parmi les nations les plus développées sur le plan humain, nous avons pris du recul en glissant au huitième rang. Nos voisins du Sud, les États-Unis, que nous devancions de sept places il y a 20 ans, ont monté sur l’échelle de développement humain où ils figurent maintenant au cinquième rang, trois places devant nous.

Ironiquement, c’est sous le gouvernement Chrétien que le Canada a commencé sa glissade à l’index de développement humain. Les politiques sociales dont les Canadiens ont bénéficié pendant longtemps faisaient en sorte que la répartition de la richesse de notre pays était l’une des plus équitables sur la planète. Ce n’est plus le cas.

En fait, l’Institut Broadbent vient de publier une étude, Les nantis et les démunis, qui conclut que l’écart entre les riches et les pauvres au Canada augmente plutôt que de diminuer.

Cette évolution n’est pas le fruit du hasard. Elle est plutôt la conséquence d’un changement de cap par la classe politique canadienne: une société moins généreuse, tournée davantage vers les valeurs du néolibéralisme, dans le cadre desquelles l’État laisse aux bons soins du secteur privé de s’occuper de leurs employés, et à ceux-ci de s’occuper de leur bien-être.

Pendant que nous avons fait ce virage idéologique, à chaque nouvelle politique où les Canadiens ont perdu des avantages prodigués par leur gouvernement, provincial ou fédéral, le gouvernement prétend toujours que c’est dans l’intérêt de la province ou du pays.

Si c’était réellement le cas, l’Institut Broadbent ne conclurait pas aujourd’hui que les 10 % des gens les plus riches possèdent une proportion plus importante de la richesse au pays, tandis que les 10 % des gens les plus pauvres, au contraire, se sont appauvris davantage, notamment en étant plus endettés. Si c’était bon pour le pays, la situation financière et économique de l’ensemble des Canadiens s’améliorerait, plutôt que seulement celle des mieux nantis.

Ce qui s’applique aux individus s’applique aussi aux régions du pays. La réforme de l’assurance-emploi, annoncée par le gouvernement Harper il y a deux ans, exerce une pression à la baisse du revenu disponible des travailleurs saisonniers et une décroissance dans les régions dont l’économie repose sur l’exploitation des ressources naturelles et des activités saisonnières comme le tourisme.

Les pressions exercées depuis longtemps pour une réduction des primes au programme d’assurance-emploi provenaient surtout du sud de l’Ontario ou de l’Alberta, où les grands employeurs exploitent leurs entreprises. Mais le gouvernement annonce la mesure comme une aide aux petites et moyennes entreprises. Celles-ci l’accueillent bien, mais les principaux bénéficiaires sont les initiateurs de cette mesure, les grands employeurs.

Cette baisse de revenus pour le programme de l’assurance-emploi exerce davantage de pression pour rendre les prestations du programme de moins en moins accessibles: la perte de revenus engendrée par la baisse des primes finira par justifier une perte de bénéfices pour les travailleurs en chômage parce que le programme accuse un déficit, créé de toutes pièces par les décisions du gouvernement fédéral en faveur de la grande entreprise.

Les actionnaires se partageront plus de bénéfices, les travailleurs saisonniers verront leur revenu disponible diminuer. C’est ainsi que l’écart entre les riches et les pauvres grandit, après un changement de politique gouvernementale.