Maladroite université

L’Université de Moncton est dans l’eau chaude. Encore. Cette fois, c’est la quasi-nomination d’un nouveau doyen à la Faculté de droit qui a déclenché les passions en ses murs. La grande institution acadienne apprendra-t-elle un jour de ses erreurs?

Normalement, la nomination d’un doyen ou d’un responsable de département passe inaperçue dans les médias. Ce sont des postes importants, bien sûr, mais ces mouvements de personnel surviennent régulièrement et la population n’y porte guère attention.

Sauf quand il y a controverse, bien sûr.

Un comité de sélection a proposé un candidat pour devenir le prochain doyen de droit de notre université acadienne. La personne en question n’a pas de doctorat ou de maîtrise en droit. Un sacrilège pour de nombreux professeurs de l’établissement et leur syndicat. Le Conseil des gouverneurs, peut-être par crainte de voir la tempête médiatique engouffrer l’U de M dans une autre controverse sans fin, a sagement choisi de recommencer le processus à zéro.

Toute cette histoire peut paraître un peu bizarre pour le simple citoyen. Au sein de la plupart des entreprises, un employé expérimenté qui excelle dans son domaine sera mieux vu par la direction et ses collègues qu’un autre bardé de diplômes, mais qui n’a pas encore fait ses preuves.

C’est un peu plus compliqué dans les universités. Bien sûr, les professeurs et les bureaucrates sont évalués sur la qualité de travail, mais ils évoluent aussi dans un monde où le prestige et la réputation jouent un grand rôle. Les universités ont comme mission première de former les jeunes. Ceux-ci méritent ensuite un diplôme, mais aussi un titre. Ils deviennent bacheliers, maîtres, docteurs…

Ces titres sont donc d’une importance cruciale pour les professeurs et leurs dirigeants. Le meilleur professeur n’aura pas droit au même respect de ses pairs s’il n’a pas un doctorat, s’il n’a pas été publié dans des revues scientifiques, etc. Ce n’est pas une critique. C’est ainsi que ça se passe, tout simplement, et pas seulement à Moncton. La presque totalité des universités du modèle duquel est inspirée l’U de M fonctionne de la même manière. Il faut être bon, oui, mais il faut aussi avoir des titres. La réputation de toute l’institution en dépend.

Pas surprenant que le syndicat ait rappelé que seulement trois facultés de droit au Canada comptent un doyen qui ne détient pas un doctorat ou une maîtrise dans ce domaine, et qu’il ait déploré que le candidat qui avait été choisi n’ait aucune publication dans des revues arbitrées (un autre candidat en a plus de 150 à son actif). Ces détails prennent une importance cruciale dans les universités. Et encore plus à la Faculté de droit, peut-être la plus prestigieuse de l’Université de Moncton.

Si Monsieur et Madame Tout-le-monde pouvaient ne pas connaître cette information, il n’en est pas de même pour la haute direction et son Comité de sélection. Comment ont-ils pu ignorer que cette embauche (qui n’aura finalement pas lieu) soulèverait la controverse?

Cette controverse s’ajoute à une cascade d’autres mauvaises nouvelles qui ont frappé l’U de M depuis quatre ans.

L’embauche contestée d’une vice-rectrice, une poursuite judiciaire, la sortie d’un livre-choc, le scandale d’un professeur qui a menti sur sa formation, un parachute doré offert à l’ancien recteur, des dénonciations à répétition du manque de transparence de l’institution et un président du Conseil des gouverneurs qui se voit obligé de retirer à la dernière minute sa candidature pour un deuxième mandat n’en sont que quelques-unes.

Plus important encore, cela nous amène à nous interroger sur un problème poten­tiellement plus grave: ces controverses à répétition nuisent-elles à la réputation et surtout à la capacité de l’Université de Moncton d’embaucher du personnel compétent? L’institution avait en effet abaissé les exigences du poste de doyen de la Faculté de droit en raison du faible nombre de candidatures reçues. Se pourrait-il qu’à force de se tirer dans le pied, l’U de M ait complètement discrédité son processus d’embauche, au point où des gens compétents et à la recherche d’avancement ne veulent plus toucher de près ou de loin à ce qui devrait pourtant être le joyau de l’Acadie?

Nous n’avons pas la réponse à ces questions. Mais il est grand temps que dans les confortables locaux de l’Édifice Taillon, quelqu’un s’interroge là-dessus.