Voter du bon bord

Difficile de ne pas remarquer sur une carte électorale que les libéraux doivent leur victoire d’abord et avant tout aux francophones. Si ce n’était de l’appui massif des Acadiens, le chef, Brian Gallant, et ses troupes seraient au mieux à la tête d’un gouvernement minoritaire, et au pire sur les banquettes de l’opposition.

Le Parti libéral a obtenu le plus de votes dans 27 circonscriptions, contre 21 pour le Parti progressiste-conservateur et une pour le Parti vert. Certaines luttes ont été si serrées que des recomptages auront lieu à compter d’aujourd’hui.

Un coup d’oeil sur la carte révèle que le rouge est concentré dans les régions acadiennes du nord et de l’est de la province. Ailleurs, on ne trouve que quelques circonscriptions isolées ici et là. Au total, le caucus libéral comptera une majorité de députés (16 sur 27) dont la langue maternelle est le français. Une situation exceptionnelle.

Comme à chaque élection, et encore plus cette fois-ci en Acadie, ils sont plusieurs à espérer que leur région sera récompensée pour avoir «voté du bon bord», comme le veut l’expression consacrée. Dans le village de Le Goulet (situé tout près de Shippagan), un projet de réfection des égouts évalué à plus de 650 000 $ est dans les plans depuis 2012. Or, le maire, Wilfred Roussel, a causé la surprise électorale de l’année en défaisant le vice-premier ministre conservateur, Paul Robichaud. Avec un maire devenu député et, qui sait, peut-être ministre, inutile de dire que les espoirs sont grands dans cette communauté.

Des exemples comme ceux-là, il y en a dans pratiquement chaque région acadienne. Partout, il y a une route à refaire, un foyer de soins à construire, une scierie à sauver, etc. Et on espère qu’avec «L’Acadie au pouvoir» (pour reprendre la manchette de l’Acadie Nouvelle du 28 septembre), l’argent va soudainement couler à flots.

Cette impression est basée sur une certaine réalité. Tous les politiciens ont par le passé été coupables d’avoir récompensé certaines circonscriptions et d’en avoir puni d’autres. Des projets qui avaient été confirmés sous un régime se sont soudai-nement retrouvés «à l’étude» après le changement de pouvoir à Fredericton. Et des dossiers qui stagnaient depuis quelques années sont tout à coup devenus prioritaires au même moment. Souvenez-vous des blagues voulant que l’île Lamèque se soit enfoncée d’un pied ou deux en raison de tout l’asphalte qui y a été posé sous le règne progressiste-conservateur.

Cela dit, certains éléments laissent croire que Brian Gallant pourrait ne pas être à la hauteur de bien des attentes qui ont été placées en lui, au cours des prochains mois. Et pas seulement parce qu’il a promis de faire de la politique «autrement», ce qui sous-entend qu’il ne gouvernera pas en fonction de la couleur des circonscriptions.

D’abord, il y a la situation financière du Nouveau-Brunswick, qui n’est pas loin d’être catastrophique. Avec un déficit annuel qui tourne autour de 500 millions $ et une dette d’environ 12 milliards $, le gouvernement Gallant n’aura tout simplement pas les moyens de faire plaisir à tout le monde.

Il n’est pas dit non plus qu’il privilégiera les régions qui l’ont porté au pouvoir. Prenons l’exemple de Shawn Graham, élu premier ministre en 2006. Il était député de Kent. Pourtant, il a préféré investir des centaines de millions de dollars pour agrandir la route 1, qui débouche au Maine, plutôt que dans la route 11, pourtant située à deux pas de son bureau de circonscription. Les gens du Sud-Ouest jouissent désormais d’une autoroute à quatre voies vers les États-Unis, et ce, même si elle est moins achalandée que la 11.

Brian Gallant sera aussi confronté au même dilemme que bien de ses prédécesseurs. D’une part, son parti est ancré solidement dans les régions acadiennes, d’autre part, s’il veut être réélu dans quatre ans, il devra faire des gains dans le Triangle d’or (Moncton, Fredericton et Saint-Jean). La tentation sera grande de privilégier ces villes afin d’y convaincre plus d’électeurs de voter libéral la prochaine fois. Les électeurs de ces régions sont moins prévisibles que ceux du Nord, qui ont généralement plus tendance à voter libéral. Pendant la campagne électorale, tant les caravanes libérales que progressistes-conservatrices ont espacé leurs visites dans les régions rurales acadiennes, tellement la cause semblait entendue.

Les voix francophones seront nombreuses au sein du caucus libéral. Il sera de leur responsabilité d’aller chercher leur part du gâteau (plus de 2 milliards $ en promesses libérales de toutes sortes). Ils devront faire avancer les dossiers importants dans leur région, mais aussi de la province. En effet, si le gouvernement du Nouveau-Brunswick ne réussit pas à mettre de l’ordre dans ses finances et à relancer l’économie, tout le monde finira par en payer le prix, que ce soit dans les régions libérales et conservatrices, rurales et urbaines, du Nord et du Sud, francophones et anglophones.