Des choix intrigants

Le premier Conseil des ministres d’un gouvernement est généralement vu sous une lumière positive. Il y a un élément rafraîchissant, qui fait que presque tout le monde est satisfait. Chaque région a son ministre, chaque ministère a un nouveau patron, et nous avons toujours l’impression que ceux d’aujourd’hui seront meilleurs que ceux de la veille. C’est souvent après que ça se gâte…

En 2006, Shawn Graham, nouvellement élu premier ministre, a présenté son Cabinet. Les francophones y occupaient une place prépondérante et dirigeaient des ministères importants. La région de Moncton était bien représentée (Michael Murphy à l’Éducation, Victor Boudreau aux Finances), alors que des ministres francophones du Nord se voyaient confier plusieurs responsabilités. Par contre, seulement deux femmes avaient fait leur entrée au Cabinet, dans des postes mineurs.

En changeant les noms, cette analyse pourrait être reprise presque mot pour mot quand vient le moment d’étudier le Conseil des ministres de Brian Gallant dévoilé mardi.

Il faut dire aussi que le premier ministre s’est appuyé sur plusieurs anciens de l’époque de Shawn Graham. Victor Boudreau, Donald Arseneault, Denis Landry, Brian Kenny, Rick Doucet et Ed Doherty ont tous joué un rôle dans un gouvernement qui est reconnu pour avoir lancé plusieurs réformes sans les mener à terme, avoir raté la vente d’Énergie NB et promis l’autosuffisance d’ici 20 ans, tout en perdant le contrôle des finances publiques. Ce gouvernement a été mis à la porte par les électeurs après seulement quatre ans.

Cela dit, nous aurions tort de juger l’équipe seulement à travers le prisme de 2006-2010. Elle compte sur un nouveau chef, une nouvelle direction et a – présumément – appris des échecs de son premier passage au pouvoir. Sans compter que des visages se sont ajoutés, dont certains dans des postes très importants.

Il y a des choix intrigants dans la formation de ce Cabinet. Roger Melanson, par exemple, est ministre des Finances, mais aussi des Transports. Les Finances, dans les prochaines années, risquent d’être synonymes de hausses d’impôts et de compressions budgétaires.

Or, en tant que ministre des Transports, M. Melanson sera régulièrement porteur de bonnes nouvelles… et d’asphalte, lui qui devra remplir la promesse des libéraux de dépenser plus de 900 millions $ dans les infrastructures en six ans.

De son côté, Victor Boudreau a obtenu la Santé, de loin le ministère avec le plus gros budget. Sauf qu’il sera aussi responsable de l’Examen stratégique des programmes. Il sera donc appelé à décider quels programmes gouvernementaux sont moins efficaces et méritent d’être éliminés. Des compressions douloureuses sont-elles à prévoir dans les hôpitaux?

Un cas intéressant est celui de Serge Rousselle, nommé ministre de l’Éducation. Pendant ses années parfois chaotiques à l’Université de Moncton, il a démontré qu’il ne craint pas de marcher dans la tempête ou de remettre en question l’ordre établi. Il pourrait être appelé à brasser la cage dans le milieu scolaire, surtout dans un contexte de coupes budgétaires.

Les observateurs ont fait grand état des trois ténors francophones qui dirigeront les principaux ministères, mais ça va beaucoup plus loin que ça.

La presque totalité des enjeux importants et controversés ont été confiés à des Acadiens. Donald Arseneault, par exemple (Énergie et Mines), devra s’occuper de la question du moratoire imposé à l’industrie du gaz de schiste, alors que Denis Landry (Ressources naturelles) gérera quelques dossiers chauds, tant dans l’industrie des forêts que dans celle du bleuet.

Chez les anglophones, seul Rick Doucet (ministre du Développement économique) sera appelé à jouer un rôle moins effacé. Il aura l’oreille attentive de Brian Gallant, lequel a fait de l’économie sa priorité. Le premier ministre présidera le tout nouveau Conseil de l’emploi du Nouveau-Brunswick, dans lequel M. Doucet jouera sûrement un rôle important.

Le seul député de la capitale, Stephen Horsman a obtenu des titres prestigieux (ministre de la Justice, vice-premier ministre), mais qui ne lui donneront pas beaucoup de visibilité.

Par ailleurs, la décision du premier ministre de s’approprier le dossier de l’Égalité des femmes est encourageante. Son prédécesseur, Marie-Claude Blais, refusait de prendre position sur l’accès à l’avortement (au contraire de plusieurs de ses collègues masculins ouvertement provie) et a laissé le forum consultatif Les voix des femmes devenir une sorte de coquille vide. En s’appropriant le dossier, M. Gallant nous permet de croire que les choses pourraient changer, lui qui s’est engagé pendant la campagne électorale à réduire les barrières à l’avortement.