Stephen s’en va-t-en guerre

Malgré l’opposition des autres partis à la Chambre des communes, le Canada s’engage dans la lutte contre le groupe armé État islamique en Irak. Le vote des Communes donne l’aval au gouvernement de participer à des frappes aériennes.

Pour conduire ces frappes aériennes qui pourraient durer jusqu’à six mois, le gouvernement du Canada envoie six chasseurs CF-18, deux avions Aurora de surveillance et un avion (CC-150 Polaris, qui est un Airbus A-310 transformé) de ravitaillement et de transport de fret ou de personnes. On a aussi évoqué l’envoi de 600 soldats dont la mission n’est pas encore très claire. D’ailleurs, dans la seule communication écrite du ministre de la Défense, Rob Nicholson, l’envoi de ces 600 soldats n’est pas mentionné. Pour le moment, c’est à peu près tout ce que nous savons et tout ce que le gouvernement a bien voulu partager avec les parlementaires appelés à voter en Chambre.

Tant les communications du ministre de la Défense que celles des autres porte-parole du gouvernement Harper étaient fortes en rhétorique politique et idéologique, mais très faibles en informations précises sur la nature de la mission militaire canadienne. La rhétorique du gouvernement Harper est calquée pratiquement mot pour mot sur celle de la Maison-Blanche.

Essentiellement, voici le message répété par tout le monde, et affiché comme la déclaration du ministre de la Défense: «L’EIIL est un groupe terroriste qui constitue une menace active non seulement pour la région, mais aussi pour nous, ici, au Canada. Ses membres se livrent à des viols et à des pillages partout au Moyen-Orient; ils commettent des actes génocidaires; ils décapitent des journalistes occidentaux; ils enlèvent des femmes et les vendent comme esclaves; ils violentent et torturent des enfants et ils planifient des attaques contre notre pays. Sans une intervention, l’EIIL fera courir un grave danger à la sécurité nationale de notre pays et des Canadiens.»

Personne sain d’esprit n’appuie ni ne cautionne les gestes du groupe armé autoproclamé État islamique. D’ailleurs, dans plusieurs pays musulmans une vaste campagne (Not in My Name) de condamnation du groupe armé et de ses gestes a déferlé sur la planète par la voie des médias sociaux, un message largement repris, avec raison, par la presse traditionnelle.

Mais la stratégie arrêtée par les États-Unis et ses alliés de combatte l’État islamique strictement par la voie des airs ne fait pas l’unanimité. Bien au contraire, les stratèges militaires et quelques politiciens qui côtoient de longue date les autorités militaires affirment haut et fort que cette stratégie sera inefficace pour combattre les exactions commises sur le terrain par le groupe armé État islamique.

Le résultat du vote à la Chambre des communes n’était pas sitôt terminé, qu’ici aussi, le général Dallaire en tête, de nombreux intervenants préviennent que la stratégie des attaques aériennes ciblées ne suffira pas à éradiquer l’action terroriste de l’État islamique. À vrai dire, le premier ministre Harper et le ministre de la Défense nationale, Rob Nicholson, doivent sans doute avoir déjà été informés par leurs conseillers militaires de la faiblesse de la stratégie exposée jusqu’à maintenant. Mais entre la stratégie militaire réelle et la stratégie politique, on affiche et ne dévoile que cette dernière.

Plus tard, quand l’attaque aérienne se sera avérée inefficace, il faut prévoir que le gouvernement Harper demandera un autre mandat pour changer la nature de la mission militaire contre l’État islamique en augmentant le nombre de soldats sur le terrain et en procédant à des attaques au sol, appuyées par des attaques aériennes. On peut parier que cette demande à la Chambre des communes ne viendra qu’après que le gouvernement aura déjà donné des directives aux forces armées.

Les conflits armés sont des sables mouvants dans lesquels on s’enlise chaque fois qu’on y met les pieds. Ce ne sera pas différent cette fois, et personne n’est dupe du jeu de cache-cache que mène le premier ministre, encore une fois. Et après il se demandera pourquoi les Canadiens lui retirent leur confiance.