Entre la terreur et la marginalité

Les assassinats à Saint-Jean-sur-Richelieu et mercredi à Ottawa n’ont finalement que deux choses en commun: les meurtriers ont visé et tué des militaires et les deux avaient eu des problèmes plus ou moins graves avec la justice. Deux individus mal adaptés, solitaires, qui, ultimement, se sont offerts aux balles des policiers.

Dans le cas des évènements de Saint-Jean-sur-Richelieu, Martin «Ahmad» Rouleau s’était converti à l’islam, non pas pour trouver une inspiration spirituelle, mais bien pour agir «contre le système». Ses écrits sur les médias sociaux indiquent qu’il croyait aux théories de complots des autorités politiques et militaires, avec tout ce que cela comprend comme attitude et comme comportements face à notre société. Intercepté par les autorités alors qu’il s’apprêtait à partir vers la Turquie, on l’a empêché de rejoindre les djihadistes en lui retirant son passeport. Selon les autorités policières, Rouleau les avait laissées sous l’impression qu’il avait reconnu le mal de ses convictions, qu’il abandonnait la poursuite d’objectifs belliqueux contre son pays et ses alliés. Il a de toute évidence changé d’idée et a choisi une voiture comme arme pour tenter d’abattre deux militaires, un objectif atteint à moitié puisqu’il a tué l’un des deux. Mais on rapporte que dans toutes les correspondances connues de Rouleau, on n’a pas découvert d’interaction avec des groupes djihadistes, outre la reproduction de leurs slogans et de leurs menaces contre l’Occident.

Au moment d’écrire ces lignes, on ne dispose pas encore de beaucoup d’éléments pour établir le profil du tueur d’Ottawa, Michael Zehaf-Bibeau. On sait qu’il est de Montréal, que sa mère est fonctionnaire et que son père est propriétaire d’un café dans la métropole québécoise. Il y a plusieurs années à Montréal, il avait été condamné à une amende pour possession de cannabis. Lors d’un séjour dans l’Ouest, il a été arrêté à Vancouver pour un vol et pour avoir proféré des menaces, ce qui lui valut un séjour de quelques mois en prison. Selon ce que rapporte Radio-Canada, Zehaf-Bibeau s’abritait depuis deux semaines dans un refuge pour sans-abri d’Ottawa.

Ces deux individus ne font pas plus partie d’un groupe de terroristes que Richard Henry Bain. Bain, on s’en rappelle, a tué d’une balle Denis Blanchette, un technicien de scène, à l’extérieur du Métropolis à Montréal où Pauline Marois donnait son discours le soir de son élection le 4 septembre 2012. Ni Bibeau ni Rouleau ne font partie d’un commando investi d’une mission par les chefs d’un groupe armé. Ils n’ont reçu d’ordre de personne et n’avaient de comptes à rendre à personne. C’est d’ailleurs ce qui a rendu leurs gestes respectifs imprévisibles, indétectables, de l’aveu même de la GRC.

Lorsque le premier ministre Harper s’est adressé à la nation mercredi soir, il devait déjà savoir que Zehaf-Bibeau avait agi seul pour des motifs bien personnels qui n’avaient rien à voir avec la mission contre l’État islamique. La GRC l’a confirmé en conférence de presse jeudi. Bien qu’il disposait de ces informations, M. Harper a choisi de parler comme si la capitale avait été le théâtre d’un acte planifié par un groupe terroriste. Il a choisi d’ignorer les faits pour s’adresser à la nation avec pratiquement le même vocabulaire qu’avait utilisé George W. Bush en septembre 2001. Le Canada et son institution démocratique, le Parlement, ont été attaqués, c’est vrai, mais pas par des terroristes à la solde d’al-Qaïda ou de l’État islamique, mais bien par un Canadien sans liens internationaux.

M. Harper exagère vraiment quand il affirme que ces gestes «augmenteront notre détermination et nos efforts à travailler avec nos alliés partout dans le monde pour combattre les organisations terroristes qui brutalisent tant de gens dans le monde dans l’espoir d’amener leur sauvagerie jusqu’à nos rivages. Ils ne trouveront refuge nulle part.»

C’est vrai qu’il faut combattre les terroristes qui brutalisent et font déplacer des dizaines et des centaines de milliers de personnes innocentes, mais les évènements de cette semaine au Canada n’ont pas de liens réels avec la situation qui prévaut en Iraq ou en Syrie. Gardons la situation dans sa juste perspective. Les évènements d’Ottawa sont déjà assez graves et déplorables sans en exagérer la portée.