Entre peur et liberté

À la fin des années soixante, Claude Julien, un journaliste du quotidien français Le Monde, a passé une année entière dans les archives officielles du gouvernement des États-Unis à Washington.

Dans le livre qu’il a publié à la suite de ses recherches à Washington, L’empire américain, on apprenait, entre autres, les méthodes employées par le gouvernement américain, et des gouvernements locaux comme les grandes villes des États-Unis, pour conditionner l’opinion publique à appuyer ses politiques ou ses actions.

Claude Julien avait découvert que des sociétés de productions cinématographiques avaient été fondées et financées par des agences comme la CIA, le FBI ou les départements de police de grandes villes comme New York, Los Angeles ou Chicago. Ces sociétés, qu’on croyait privées, produisaient des émissions de télévision ou des films commerciaux dont le but essentiel était de diffuser de la propagande progouvernementale.

Vers la fin des années soixante-dix et durant les années quatre-vingts, on avait mis fin à ces pratiques. L’arrivée au pouvoir de dirigeants plus conservateurs au tournant du siècle a ramené l’usage de la propagande tous azimuts par le gouvernement fédéral américain, notamment, mais pas uniquement pour justifier l’invasion de l’Irak. Les moyens employés se sont mis à jour: les autorités gouvernementales ne forment pas nécessairement des sociétés de productions télévisuelles pour répandre leur message, mais elles consacrent des moyens très importants pour arriver au même but.

Durant le scandale des commandites qui a battu le gouvernement Martin, même si c’est surtout l’administration Chrétien qui avait ouvert à plein régime la propagande fédéraliste, on a été en mesure d’apprendre l’ampleur des sommes consacrées à la propagande gouvernementale. Réagissant à la commission Gomery, le chef de l’opposition, un certain Stephen Harper, avait exprimé son indignation en conférence de presse, pas seulement sur l’argent englouti par des firmes de communications corrompues, mais aussi sur l’ampleur des budgets de publicité des gouvernements libéraux.

S’étant investie de la mission de changer les valeurs du Canada et de ses citoyens, convaincue de la valeur morale de cette mission, l’administration Harper n’a pas diminué le budget de communications du gouvernement fédéral, il l’a augmenté. Le budget est tellement important que le gouvernement a même fait la promotion d’un programme de formation de la main-d’oeuvre qui n’existait pas encore au moment des annonces diffusées à la télévision et qui ne fonctionne toujours pas aujourd’hui, faute de s’être entendu avec les provinces.

Hier, le ministre de la Sécurité publique du Canada, Steven Blainey, a présenté un premier projet de loi qui vise à donner aux autorités plus de moyens pour combattre le terrorisme. Si le projet de loi déposé hier était écrit bien avant les événements de la semaine dernière au Parlement, le ministre Blainey a déclaré à la presse que d’autres projets de loi allaient être déposés «pour assurer la sécurité de la population».

Le Parti conservateur du Canada a aussi entamé des démarches, il n’y a pas très longtemps, pour légaliser l’utilisation d’extraits de bulletins de nouvelles télévisées pour les insérer dans les publicités des partis politiques.

De quoi veut-on nous convaincre? Que la sécurité de la population justifie l’empiètement de l’État sur les libertés et les droits civils? Qu’il est légitime d’emprisonner des gens sur la foi de «sources» qu’on n’aurait pas à divulguer devant les tribunaux? Que l’importance de notre industrie pétrolière ne nous permet pas de considérer la protection de l’environnement comme une priorité nationale? Qu’il vaut mieux éliminer ou diminuer les ressources des programmes fédéraux pour payer moins de taxes et d’impôts? Qu’il vaut mieux partir de l’Atlantique pour faire sa vie dans l’Ouest où on peut gagner sa vie «honnêtement» plutôt que de chômer l’hiver?

Le gouvernement aimerait bien que vous n’ayez pas de réponses à ces questions. Il a les outils nécessaires pour vous les fournir, mais ces réponses c’est aux citoyens de les choisir.