Monstres et punitions

Tout le monde dans la province sait qui est Justin Bourque. Les informations dévoilées au début de la semaine, pen-dant son audience de détermination de sa peine, nous ont permis d’en connaître un peu plus sur cet homme qui a abattu trois poli-ciers et en a blessé gravement deux autres.

Justin Bourque est âgé de 24 ans et il est loin d’en avoir terminé avec la justice.

En 2011, le gouvernement Harper, dans une tentative de faire progresser sa vision «tough on crime» (que l’on pourrait traduire par «inflexible contre le crime»), a modifié le Code criminel. Depuis l’abolition de la peine de mort au Canada, en 1976, la peine la plus grave que pouvait imposer un juge était la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans. Cela ne signifiait pas que le détenu était automatiquement libéré après un quart de siècle en taule. Simplement, il devait attendre toutes ses années avant de pouvoir faire sa première demande de libération, laquelle était ensuite acceptée ou refusée par la Commission des libérations condition-nelles.

Ce n’était pas suffisamment sévère pour les conservateurs, qui n’aimaient pas que les meurtriers en série puissent profiter d’un «rabais de sentence au volume». La loi a été amendée, mais les magistrats ne l’utilisent qu’exceptionnellement. Un individu, reconnu coupable l’année dernière en Alberta d’avoir tué trois complices après avoir commis un hold-up, a été condamné sans possibilité de libération conditionnelle avant 40 ans.

Le cas de Justin Bourque est encore plus exceptionnel.

Il a tué des policiers en devoir. Et tant ses messages sur les médias sociaux, les témoignages de proches et les interrogatoires qui ont suivi son arrestation démontrent de la préméditation. Aucun remord à ce moment-là, mais beaucoup d’arrogance. Voilà notamment pourquoi la Couronne réclame qu’il reste à l’ombre pendant un minimum de 75 années, alors que la défense a présenté un scénario comprenant 50 ans de détention. Le juge a la tâche de trancher vendredi.

Au Palais de justice de Moncton, mardi, Justin Bourque a joué l’une des deux seules cartes qui pourraient – peut-être – lui éviter de passer le reste de sa vie dans un pénitencier. Celui qui se vantait après ses crimes de ne pas être «un mauvais gars», mais «juste un tueur de policiers» a reconnu ses torts. «Je suis désolé», a-t-il déclaré après avoir avoué ne plus être fier de ses actions.

L’autre carte en sa faveur, c’est d’avoir immédiatement reconnu sa culpabilité. Contrairement à d’autres monstres comme Luka Rocco Magnotta et Guy Turcotte, qui ont aussi reconnu leurs crimes, mais qui provoquent de longs procès en plaidant la folie, dans l’espoir de ne pas être reconnu criminellement responsable de leurs actes, Justin Bourque a rapidement plaidé coupable. Il évite ainsi aux victimes de faire les frais d’un spectacle judicio médiatique pendant de longues semaines, peut-être même des mois.

Le juge en tiendra compte.

Tout cela ne diminue en rien la responsabilité de Bourque. Ses crimes sont horribles et marqueront longtemps l’imagi-naire de la population. Et la sincérité de ses remords tardifs peut facilement être remise en question. Notre sondage en ligne (au www.acadienouvelle.com) n’a rien de scientifique, mais laisse peu de doute sur ce qu’en pensent nos lecteurs: près de 75 % d’entre vous pensent que ses remords sont de la frime.

Nous étions quelques-uns à être surpris que l’accusé se soit rendu après avoir été cerné par les policiers. La réponse nous est venue en cour lors de l’écoute des enregistrements vidéo et audio.

Justin Bourque croyait en sa froide logique meurtrière. Il estimait être une personne à qui on ne peut pas dire quoi penser. Il s’imaginait en combattant de la liberté, dans une sorte de lutte révolutionnaire contre des policiers qu’il voyait comme des soldats à la solde de la Couronne. Il se disait prêt à en abattre d’autres.  Il était convaincu – et l’est peut-être encore – que la population a besoin de se rebeller contre l’autorité et les gouvernements qu’il déteste tant. Ce n’est qu’au moment où il a réalisé qu’il avait perdu sa bataille contre les forces de l’ordre qu’il a enfin déposé les armes.

À travers toute cette folie, le procureur de la Couronne, Cameron Gunn, a peut-être trouvé les mots les plus justes en expliquant que Bourque a tenté de provoquer une révolution, mais qu’il a échoué parce que les citoyens se sont plutôt inspirés des défenseurs de l’ordre. La population de Moncton est plus soudée que jamais.

La bonne nouvelle, c’est que nous n’entendrons bientôt plus parler de Bourque. Que ce soit pendant 25, 50 ou 75 ans, il aura tout le temps du monde pour réfléchir à ses actions, à l’ombre, pendant que nous panserons nos plaies.

N’oublions pas qu’en tuant des policiers, il a aussi tué des époux, des pères, des fils, des amis, des proches, des personnes engagées, des leaders et bien plus encore. C’est sans compter les deux blessés et tous ceux, policiers ou autres, qui ont été marqués psychologiquement par toute cette horreur.

Ça aussi, le juge en tiendra compte vendredi.