L’omelette au bitumineux

Si vous manifestez quelque inquiétude sur l’impact environnemental que pourrait avoir l’oléoduc Énergie Est, il ne faudrait pas être surpris que les partisans de ce projet vous répondent sèchement qu’on ne peut pas faire d’omelette sans casser des œufs. Il ne faudrait surtout pas se laisser démonter par un cliché dont la sagesse et la pertinence sont fort discutables.

Comme vous l’avez sans doute lu hier dans notre édition du lundi, TransCanada PipeLines (TCP) a déposé son projet d’oléoduc Énergie Est à l’Office national de l’énergie. Le processus d’approbation d’un projet d’une telle envergure prend du temps. Si l’Office détermine aujourd’hui que la demande est complète, la réponse ne pourrait venir qu’en décembre 2015. On risque de ne connaître qu’au début 2016 la décision de l’Office national de l’énergie sur le projet, ou si l’évaluation s’effectue avec diligence, on pourrait la connaître au printemps prochain.

Le projet est important. Il n’y a pas de doute. Et comme tout promoteur de projet se doit de le faire, TransCanada présente son projet sous ses meilleurs angles. Ainsi, la société TransCanada fait valoir les retombées économiques engendrées par son projet en les calculant sur vingt-cinq ans. Dans sa présentation à l’Office national de l’énergie, TCP estime que le projet créera l’équivalent de 217 000 emplois à temps plein, alors que son impact sur le produit intérieur brut du pays serait de l’ordre de 36,4 milliards $. Ce sont des projections. TCP affirme toutefois qu’elle peut bénéficier, si on l’autorise à réaliser l’oléoduc, d’ententes signées pour 20 ans, des ententes qui démontrent un besoin immédiat de 905 000 barils par jour, ce qui représente 80 % de la capacité de transport quotidien de l’oléoduc.

Dans le sommaire du dépôt de sa demande à l’Office national de l’énergie, TransCanada PipeLines (TCP) fournit beaucoup plus d’informations sur les besoins opérationnels de l’industrie pétrolière, sur les aspects financiers et sur les détails de l’exploitation que sur les questions environnementales.

Sur ces dernières, elle renvoie l’Office à une évaluation socioéconomique et environnementale fournie avec la demande. Résumant les conclusions de cette évaluation, TCP affirme que tant les portions converties du gaz au pétrole que les portions neuves construites durant le projet seront conçues, construites et exploitées d’une manière fiable et sécuritaire. TCP assure aussi que le point de mire du projet se porte sur la gestion des risques de façon à les éliminer, sinon à les réduire.

Bien entendu, les sociétés pétrolières et les exploitants d’oléoduc font tout ce qu’ils peuvent pour éviter les fuites et les déversements de pétrole dus à des bris mécaniques aux stations de pompage ou dans les conduits le long de la ligne. C’est dans leur intérêt strictement financier d’éviter les incidents où des millions de litres de pétrole sont perdus, gaspillés. Même en ayant aucune conscience environnementale, ces sociétés souhaitent qu’il n’y ait jamais de déversements ou de fuites. Mais c’est illusoire de penser qu’il n’y en aura pas, qu’il n’y aura pas de danger pour l’environnement.

Ce dont nous avons besoin comme population, comme citoyens du Nouveau-Brunswick, c’est de connaître la capacité de l’exploitant l’oléoduc, qui traverse nos terres et nos rivières, d’être alertés très rapidement et de pouvoir agir extrêmement vite si jamais un bris devait survenir près d’un cours d’eau. Il ne suffit pas d’avoir des systèmes d’alarme dernier cri et hyper efficaces; il faut aussi du personnel en place, apte et compétent pour réagir rapidement et minimiser tout dommage environnemental.

Finalement, les retombées économiques au Nouveau-Brunswick. Il n’est pas encore clair combien d’emplois seront pour les ouvriers du Nouveau-Brunswick durant la construction. Il n’y a pas de doute que pour l’industrie pétrolière à Saint-Jean, l’oléoduc Énergie Est apporte avec son flot pétrolier quelques emplois aux cinq stations de pompage qui seront installées dans la province et au terminal à Saint-Jean. Et qui sait, peut-être que Irving décidera éventuellement que cet oléoduc justifierait l’investissement dans une seconde raffinerie. Mais de façon tout aussi certaine, l’oléoduc ne relèvera pas l’économie du Nouveau-Brunswick au point de nous rendre prospères. Pour la prospérité de la collectivité de la province, il faudra beaucoup plus.