Changer ou mourir

«Changer ou mourir». C’était la manchette de l’Acadie Nouvelle de mardi (4 novembre) et c’est aussi le titre qui coiffe cet éditorial. Dans les deux cas, il fait référence aux énormes défis auxquels font face les coopératives. Alors que les fermetures se multiplient, nous sommes nombreux à nous interroger sur le sort qui attend Coop Atlantique et les épiceries qui composent son réseau.

«Ce n’est un secret pour personne que notre coopérative subit de très grandes pressions de la concurrence depuis un certain temps. Nous n’avons d’autres choix que d’accepter la réalité. Nous sommes d’avis que la meilleure chose à faire est de fermer la coop et de liquider ses actifs.» Ces propos ne datent pas d’hier. Ils ont été dits en 1999 par le président de la Coopérative Népisiguit de Bathust, Jocelyn Ouellette, lors de l’assemblée de dissolution. Face à la concurrence accrue de supermarchés tels Sobeys et Atlantic Superstore, mal située, incapable d’offrir autant de variété et de meilleurs prix, et avec trop peu de membres, la petite épicerie avait dû fermer.

Quinze ans plus tard, plusieurs autres en sont venus à un diagnostic semblable. Loin de s’améliorer, le marché des coopératives d’alimentation semble au contraire condamné à gérer la décroissance.

L’économiste André Leclerc expliquait dans nos pages, plus tôt cette semaine, que sur les 57 coopératives indépendantes du réseau Coop Atlantique, seulement quatre avaient un chiffre d’affaires supérieur à 25 millions $, contre 26 avec un chiffre d’affaires inférieur à 5 mil-
lions $. «Ce n’est pas possible de continuer dans ce modèle-là», tranche l’expert de l’Université de Moncton.

Les faits lui donnent raison. La plupart des coopératives d’alimentation du Nouveau-Brunswick font face à l’un des deux problèmes suivants. Elles sont soit situées dans une région rurale aux prises avec une forte décroissance, ou font face en milieu urbain à des géants capables d’offrir de meilleurs produits, dans un meilleur environnement, et à de meilleurs prix. Rares sont les coopératives comme celles de Tracadie ou de Dieppe qui sont capables de tirer leur épingle du jeu dans ces circonstances.

Nous avons vu, à Caraquet, à quel point il est difficile de réagir à l’arrivée d’un supermarché dans ses plates-bandes. Celle qui était jadis un fleuron du mouvement coopératif de l’Atlantique a dû se résoudre à signer une entente avec «l’ennemi», fermer son épicerie et prendre le contrôle du Sobeys devenu désormais un IGA Extra. Inimaginable il y a deux ans à peine. Elle a ainsi sauvé les meubles, assuré sa survie, mais a dû cesser de s’approvisionner chez Coop Atlantique, au profit du concurrent.

En milieu plus rural, on parle carrément d’une saignée. La Coopérative de Caraquet a fermé son magasin de Sainte-Marie-Saint-Raphaël, qui ne faisait plus ses frais. Robertville et Richibouctou-Village ont subi le même sort. Dans ces trois cas, toujours un même constat: des régions rurales qui se vident, et des gens qui ont changé leurs habitudes de consommation. En termes plus clairs, des gens qui préfèrent prendre leur voiture et aller faire leur épicerie dans un plus grand supermarché plutôt que d’encourager la petite épicerie locale.

Cette situation fait réaliser à la dure au mouvement coopératif que le principe de fidélité des membres n’est finalement qu’un mythe. Il s’agissait en fait d’une «fidélité de proximité», c’est-à-dire que les gens encourageaient leur coop parce que c’était la seule épicerie à la ronde. Ce n’est plus vrai. Les membres et les non-membres ne se cantonnent plus à leur village. Ils préfèrent prendre leur voiture et courir les soldes. La petite coop, qui trop souvent n’a pas vraiment changé de look depuis des décennies, ne fait plus le poids devant les grandes chaînes d’alimentation, leurs équipes de marketing, leurs nouveaux édifices ultramodernes, leurs allées espacées, leurs petites bouchées offertes gratuitement, et plus encore.

Est-ce la fin des coopératives d’alimen-tation? Sont-elles condamnées à disparaître? Bien sûr que non. S’il y en a encore près d’une soixantaine en activité à travers l’Atlantique, c’est qu’elles répondent à un besoin Néanmoins, un virage est nécessaire. Les coops  ne peuvent plus compter unique-ment sur la fidélité des membres pour prospérer. Si elles n’agissent pas vite, elles seront condamnées à gérer la décroissance.

Des décisions difficiles devront être prises. Certaines devront se tourner vers un concurrent, comme ç’a été le cas à Caraquet. D’autres devront transformer radicalement leur offre de services pour mieux répondre au goût des consommateurs. Certaines seront peut-être appelées à fusionner, entre elles ou avec Coop Atlantique.

Les caisses populaires ont fait un tel constat dans les années 1990, quand elles ont réalisé qu’elles ne pouvaient plus compter sur l’appui inconditionnel des membres face à une compétition toujours plus féroce. Les regroupements culmineront cette année avec la création d’une caisse unique.

Les nouvelles des dernières semaines sont loin d’être réjouissantes. Elles doivent servir d’électrochoc à un réseau qui en a bien besoin.