Le chenal des braves

Un an et demi après la mort tragique de trois pêcheurs de la région de Tabunsintac, Alfred Rousselle, Ian Benoit et Samuel-René Boutin, le Bureau de la sécurité des transports (BST) a dévoilé cette semaine son rapport sur l’accident maritime du 18 mai 2013.

Hier, quand nous vous parlions des moyens du gouvernement Harper pour arriver à réaliser un surplus budgétaire, nous vous rappelions qu’il y a eu des coupes de services dans plusieurs domaines de la juridiction fédérale. L’entretien des petits ports de pêche fait partie de ces mesures budgétaires, comme le fut l’inspection de la sécurité du transport ferroviaire. Comme en témoignent les pêcheurs qui fréquentent le passage relativement étroit pour se rendre à la baie de Tabusintac, les demandes répétées des pêcheurs pour que le chenal du goulet de McEachern’s Point soit adéquatement creusé sont longtemps restées sans réponses, et sans action surtout.

Quiconque a un tant soit peu d’expérience sur l’eau peut facilement s’imaginer, en lisant le rapport du BST, le défi que représentait le 18 mai 2013 pour les pêcheurs de McEachern’s Point le passage du goulet qui donne accès à la baie de Tabusintac. Le vent était fort ce jour-là, le courant aussi, rendant plus ou moins approximatives les manœuvres de ce petit bateau d’une trentaine de pieds. La signalisation du chenal, le passage balisé par les bouées, était elle aussi approximative au moment de l’accident, rendant l’exercice du passage du goulet encore plus hasardeux.  Depuis l’accident, le chenal a été creusé et des bouées additionnelles ont été ajoutées pour marquer de façon beaucoup plus claire, et plus précise surtout, le passage à suivre.

Cela dit, le blâme pour l’accident tragique du 18 mai 2013 se partage entre plusieurs intervenants. Baliser plus exactement le passage et s’assurer qu’il était suffisamment creusé pour la navigation sécuritaire des bateaux de pêche sont des responsabilités du gouvernement fédéral. La défaillance de la responsabilité fédérale n’est pas la cause principale de l’accident, mais elle n’a certainement pas amélioré les chances de l’équipage.

Les membres de l’équipage, eux, malgré les conditions météorologiques difficiles, et par conséquent les conditions de navigation périlleuses de ce jour-là, n’ont pas jugé nécessaire d’enfiler leur combinaison de survie, s’ils en avaient, ou les gilets de sauvetage qui étaient à bord du bateau, mais qu’on a choisi de ne pas porter. L’habitude de travailler dans un environnement périlleux fait parfois perdre la perspective sur le danger réel qui guette les marins. La mentalité du «Bof, on a vu pire» finit souvent par rattraper les imprudents.

Il y a déjà plusieurs années que l’on discute de la formation obligatoire et de l’équipement de sauvetage à bord des bateaux de pêche. Certains progrès ont été faits, notamment quand on a exigé des pêcheurs qu’ils suivent le cours des mesures d’urgence en mer. Cette obligation a été durement acquise, car pendant quelques années les pêcheurs résistaient à la directive de suivre les cours de mesures d’urgence en mer, même si leur survie en dépend.

En ce qui concerne l’équipement de sauvetage, là aussi la résistance aux mesures envisagées est forte. Par exemple, le port d’habits de survie aux moments de l’année où l’eau est à basse température augmente considérablement les chances de survie au cas où un marin tombe à la mer. Malgré ce fait maintes fois documenté par de nombreux  témoignages de survivants de naufrage, les pêcheurs ne veulent pas accepter le port obligatoire de ces habits parce que ce n’est pas «confortable» pour travailler et l’habit coûte cher.

Comme le souligne le rapport du BST, la tendance chez les pêcheurs propriétaires de petits bateaux est de n’avoir à bord que le minimum requis par la réglementation sur la sécurité des bateaux de pêche. Avec la bonne saison de pêche cette année, le prix qui s’améliore et les ressources de homard qui semblent rebondir, il serait souhaitable que les pêcheurs propriétaires investissent dans leur sécurité et celle de leurs compagnons de voyage.