De l’asphalte en pleine lune de miel

Le premier ministre Brian Gallant n’est au pouvoir que depuis une cinquantaine de jours. Pourtant, sa lune de miel avec ses électeurs est déjà mise à mal par deux controverses.

Le règne de M. Gallant a commencé avec la démission surprise de son député nouvellement élu dans Saint-Jean-Est, Gary Keating, pour des raisons nébuleuses. Les électeurs de sa circonscription ont dû retourner aux urnes pour la deuxième fois en deux mois. Ils n’étaient pas heureux et l’ont fait savoir.

Quand une élection complémentaire est déclenchée en début de mandat, il n’est pas rare de voir les électeurs voter du côté du pouvoir. Cela donne parfois lieu à des anomalies. En 2001, par exemple, les électeurs de Caraquet ont élu pour une rare fois un progressiste-conservateur dans des circonstances semblables, afin de ne pas passer le reste du mandat dans l’opposition. Ils sont rapidement revenus au bercail libéral lors des élections suivantes, en 2003.

Or, les électeurs de Saint-Jean ont plutôt choisi d’envoyer un message fort au gouvernement en place.

Deux raisons expliquent ce retournement. Il y a bien sûr le mécontentement d’avoir dû retourner aux urnes si rapidement. Mais surtout, il faut se souvenir que les libéraux ont complètement raté leur campagne électorale. Plus celle-ci progressait, plus nombreux étaient les citoyens à changer de camp et à soutenir les progressistes-conservateurs. Si la campagne avait duré une ou deux semaines de plus, les libéraux auraient, de toute façon, perdu Saint-Jean-Est, mais peut-être aussi les élections. Le résultat de cette complémentaire s’inscrit dans cette continuité.

À court terme, cela ne changera rien dans la capitale. Les libéraux étaient majoritaires avant lundi, et ils le sont toujours aujourd’hui. Néanmoins, leur majorité est désormais moins confortable. En tenant compte du fait que le président de l’Assemblée législative (qui n’a pas le droit de vote sauf en cas d’égalité) est un libéral, cela signifie que Brian Gallant ne dispose que de deux sièges d’avance sur les partis d’opposition pour faire adopter ses projets de loi. Disons que le taux d’absentéisme en Chambre ne devra pas être trop élevé au cours des prochains mois…

L’autre problème des libéraux vient d’un courriel compromettant envoyé par le président de l’Association libérale de Riverview, Myer Rabin. Il a réclamé une liste d’entrepreneurs libéraux dans sa circonscription. Il explique dans son courriel que c’est une «pratique habituelle lors d’un changement de gouvernement de rendre disponibles les contrats de construction routière aux partisans du gouvernement au pouvoir».

À cela s’ajoute le fait que Myer Rabin est avocat au sein de la firme de Michael et Brian Murphy, deux libéraux bien connus. Nous parlons ici de gens qui ont leurs entrées au sein du parti. M. Rabin dit que la directive de préparer cette liste lui vient du chef de cabinet de la députée Cathy Rogers, Ian Pelkey, ce que ce dernier a nié.

Ce qui est intéressant dans ce fameux courriel, c’est qu’il ajoute un paragraphe supplémentaire à la définition de favoritisme. Nous n’en sommes plus ici à récompenser des amis du parti pour services rendus. Il s’agit plutôt de tenter de trouver des amis, connus ou non, afin de s’assurer qu’ils ont accès à la générosité de l’État, comme le veut la «pratique habituelle».

Le favoritisme n’est pas exclusif à la construction routière. Il suffit de suivre les multiples déménagements des bureaux d’Alcool NB et de Service NB, dans toutes les régions du N.-B. pour comprendre qu’entre l’intérêt d’un entrepreneur proche du parti qui a des locaux à louer et celui de la population, les politiciens ne font pas toujours le bon choix. De même, au cours des prochains mois, les libéraux n’hésiteront pas à nommer leurs proches à la tête d’organismes provinciaux financés à même les fonds publics. Les vieilles habitudes ne sont pas faciles à abandonner.

Nous l’avons écrit plusieurs fois en éditorial, le favoritisme est un fléau. Il est la première étape vers la corruption, comme nous le découvrons au Québec à travers les yeux de la Commission Charbonneau. Il nous coûte très cher collectivement. 

Brian Gallant a suscité beaucoup d’espoir en déclarant vouloir faire de la politique autrement. Il s’est dissocié du courriel et a plaidé que ce n’est pas de cette manière que son gouvernement fait les choses.

Bien dit.

Les belles paroles ne suffisent toutefois pas. Elles doivent se transformer en actions. «Faire de la politique autrement», c’est aussi adopter des mesures concrètes pour empêcher les adeptes de la vieille politique partisane, laquelle nous cause tant de torts, d’avoir le dernier mot.