Avortement: une décision courageuse

Le premier ministre Brian Gallant a pris tout le monde par surprise mercredi matin. Le temps d’une conférence de presse, il a fait passer le Nouveau-Brunswick du statut de juridiction opposée à l’avortement à celui d’administration qui remplira ses responsabilités sans donner l’impression de le faire à contre-coeur.

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick n’a jamais fait bon ménage avec la question de l’avortement. Il a longtemps laissé l’impression que si la décision s’était prise à l’Assemblée législative de Fredericton, et non à la Cour suprême du Canada, il serait encore aujourd’hui interdit de se faire avorter dans notre province.

Nous avons été témoins, dans les années 1980, de la lutte féroce qu’a livrée – en vain – le premier ministre Frank McKenna pour empêcher le docteur Henry Morgentaler d’ouvrir une clinique privée dans la capitale. Mais surtout, des milliers de femmes souhaitant interrompre volontairement leur grossesse se sont heurtées au cours des deux dernières décennies à un système de santé qui faisait tout pour les culpabiliser et les décourager de subir la procédure.

Elles font face à un système intimidant, qui les force à convaincre non pas un mais deux médecins à donner leur approbation écrite, avant d’ensuite subir la procédure par un spécialiste, dans l’un des deux seuls hôpitaux de la province où le service est offert.

Tout ça va changer le 1er janvier.

Cela ne signifie pas que le Nouveau-Brunswick va devenir, du jour au lendemain, un paradis de l’avortement. Mais la procédure sera désormais dans la même catégorie que n’importe quel autre service médical assuré.

Concrètement, trois restrictions majeures seront éliminées. Une femme qui souhaite mettre fin à sa grossesse n’aura plus à quêter la permission écrite de deux médecins. De plus, la procédure pourra être effectuée par n’importe quel médecin généraliste (et non pas seulement un spécialiste) qui a la formation nécessaire, ce qui aura pour conséquence d’améliorer l’accès.

Enfin, le gouvernement s’engage à offrir des renseignements et de l’information neutres. Ce n’est pas banal. Fredericton se trouve dans les faits à reconnaître qu’il faisait de la propagande pro-vie, et que cette situation est inacceptable. Terminée, donc, la triste époque où une personne qui appelle Télé-Soins pour en savoir plus sur l’avortement se voyait invitée à se rendre sur le site web de NB Right to Life.

Par contre, le mouvement pro-choix ne peut crier victoire sur toute la ligne. Seules les procédures effectuées dans un hôpital seront remboursées par l’assurance-maladie. Ce ne sera pas le cas pour celles effectuées en clinique privée. Néanmoins, il faut convenir qu’en éliminant les restrictions les plus importantes, bien des femmes ne se sentiront plus obligées d’aller vers celles-ci.

Tout ce mouvement surprend. Brian Gallant avait entre-ouvert son jeu pendant la campagne électorale, en affirmant vouloir «réviser les obstacles» à l’avortement. Peut-être afin d’éviter de perdre des appuis, le chef libéral n’avait pas été plus précis dans ses engagements, allant même jusqu’à refuser de dire s’il forcerait ses députés à suivre la ligne de parti sur cette question litigieuse. Il est maintenant clair qu’il avait déjà en tête une vision précise, et qu’il attendait le bon moment pour la mettre en application, sans hésitation, dès le début du mandat.

L’accès à l’avortement sera toujours un sujet qui divise la population. Certains le voient comme une procédure qui empêche la naissance d’un enfant non désiré, alors que d’autres y voient plutôt le meurtre d’un foetus. Des questions de morale et de religion s’ajoutent au débat. De plus, il est à peu près impossible de trouver un compromis, en raison de la nature décisive et définitive de l’acte. On est pour ou on est contre. Il n’y a pas de juste milieu. Le militant pro-vie Peter Ryan l’a bien démontré, en réagissant à l’annonce avec une déclaration visant à jeter de l’huile sur le feu: «C’est l’équivalent de déclarer ouverte la saison de chasse aux enfants dans les ventres des mères».

Comme nous l’avons déjà écrit en éditorial, nos opinions personnelles ne changent toutefois rien au fait que l’avortement est légal au Canada. La loi néo-brunswickoise était l’une des plus restrictives au pays. En la modifiant, nous ne faisons que nous approcher de ce qui se fait dans la majorité des autres provinces.

Qu’on le veuille ou non, l’avortement est là pour rester. Il est légal. La Cour suprême a déterminé il y a longtemps ce qui aurait toujours dû être une évidence, à savoir que les femmes sont libres de disposer de leurs corps. Il était temps qu’un premier ministre trouve le courage d’abattre des barrières injustes.