D’une vie convenable à la misère

Le dossier de mardi sur les pratiques en cours chez plusieurs employeurs de travailleurs saisonniers soulève de nombreuses questions. Remettons le dossier en perspective.

Il fut un temps où la mise en banque d’heures travaillées n’était pas interdite. La pratique n’était non plus formellement permise. En fait, elle n’était pas nécessaire dans la plupart des secteurs, y compris pour les travailleurs de l’industrie des pêches quand les saisons de pêche débutaient en mars ou en avril pour s’étendre jusqu’au début de l’hiver et qu’il ne fallait que dix semaines pour être admissibles aux prestations de chômage.

De nombreux changements sont par la suite intervenus. Prenons le cas des travailleurs de l’industrie des pêches.

Jusqu’au milieu des années 1980, tout baignait dans l’huile pour les travailleurs saisonniers des pêches. Puis, la ressource du crabe s’est effondrée en 1989, les saisons ont été écourtées, et les usines se sont converties à la mécanisation, au grand dam des travailleurs d’usines qui avaient manifesté avec ardeur.

Au début des années 1990, c’est au tour des ressources de poisson de fond de s’effondrer. Trois ans après le moratoire de la pêche à la morue, le gouvernement Chrétien décide de resserrer les règles d’admissibilité aux prestations de chômage. La période d’admissibilité aux prestations est allongée, le pourcentage du salaire en prestations est diminué, les travailleurs doivent dorénavant travailler 14 semaines, plutôt que 10, pour accéder aux prestations qui représentent cinquante-cinq pour cent du salaire plutôt que soixante. L’effet sur les travailleurs saisonniers de la pêche a été dramatique. Au moment où les saisons de pêche sont écourtées, il faut travailler plus longtemps pour recevoir des prestations plus basses.

L’effet négatif de la réforme de l’assurance-emploi au milieu des années quatre-vingt-dix n’a pas seulement affecté les travailleurs saisonniers. Ceux-ci ayant vu fondre leurs revenus disponibles annuels comme beurre au soleil, tant du côté des salaires que des prestations, sont forcés de diminuer leur consommation. Tout le secteur des services, les restaurants, les boutiques de linge, les concessionnaires automobiles pour ne nommer que ceux-là, accuse une perte substantielle de ses ventes. Des commerces ferment, d’autres renvoient des employés, le chômage augmente.

C’est dans ces circonstances que le gouvernement du Nouveau-Brunswick institue l’aide aux travailleurs d’usine: on met sur pied un programme d’emploi temporaire pour aider les travailleurs saisonniers à «gagner leur chômage», évitant ainsi à la province d’avoir à gonfler le budget d’aide sociale. Là où les travailleurs saisonniers des pêches gagnaient suffisamment pour vivre convenablement, devient une vie de misère.

C’est aussi dans ces circonstances que la mise en banque des heures commence. Les heures de travail hebdomadaires en usine ayant diminué dramatiquement, on veut aider les travailleurs à au moins pouvoir soumettre une pleine semaine de 40 heures de façon à ne pas réduire indûment les prestations de chômage.

Dans l’esprit de la réforme de l’assurance-emploi entreprise il y a deux ans par le gouvernement actuel, il ne faudrait pas se surprendre de le voir partir à la chasse des banques d’heures dans les entreprises qui emploient des travailleurs saisonniers.

Deux raisons, essentiellement, motivent les employeurs à accepter de mettre en banque les heures travaillées en vue d’accéder à un niveau acceptable de prestations de chômage. D’abord, on veut garder un noyau de travailleurs en offrant des conditions minimales de gain et on veut aider des gens démunis à trouver un minimum de revenus.

Plutôt que de partir à la chasse des banques d’heures et d’enfoncer davantage plusieurs milliers de travailleurs saisonniers dans la misère, le gouvernement fédéral devrait preuve d’un minimum d’empathie en assouplissant les règles pour permettre une pratique qui, tout compte fait, est un acte charitable envers des gens qui méritent d’avoir un minimum de revenus pour se loger, se nourrir et vêtir leurs enfants.