L’épreuve de la crédibilité

À sa décharge, quand le premier ministre Stephen Harper a procédé à la nomination de 18 sénateurs le 22 décembre 2008, il était dans l’eau chaude: son gouvernement avait annoncé qu’il déposerait un budget équilibré, au beau milieu de la crise financière qui ébranlait les économies du monde occidental. Stéphane Dion, encore chef du Parti libéral, Jack Layton le chef du NPD et Gilles Duceppe du Bloc Québécois venaient de signer un accord de coalition visant à défaire le gouvernement Harper en ne lui accordant pas l’appui qu’il cherchait pour son budget et en signifiant à la gouverneure générale, Michaëlle Jean, qu’ils étaient prêts à former le gouvernement quand la Chambre des communes retirerait sa confiance au gouvernement minoritaire de Stephen Harper.

C’est dans cette vague de nominations, visant à obtenir éventuellement à la Chambre haute la majorité des sièges pour le gouvernement conservateur, que les sénateurs aujourd’hui empêtrés dans des procédures judiciaires et administratives ont été nommés. Mike Duffy, et Pamela Wallin sont arrivés ensemble au sénat. Dès le départ, leurs nominations pour représenter leur province d’origine respective posaient problème: il y avait belle lurette que l’une et l’autre n’avait habité sa province d’origine. Suivant leur nomination, les deux nouveaux sénateurs ont «régularisé» leur situation en fournissant une adresse dans leur province d’origine. Dans le cas de Duffy, il s’agissait de l’adresse de son chalet alors que Mme Wallin avait choisi celle de la résidence de sa mère.

Avec l’enquête de la GRC et surtout au procès de Mike Duffy, on apprend que les autorités administratives du sénat n’avaient pas vérifié si les sénateurs nommés rencontraient l’exigence élémentaire de leur admissibilité avait été satisfaite: elles ont pris pour acquis que le bureau du premier ministre avait effectué ces vérifications élémentaires avant de procéder aux nominations.

Il appert que les règles qui régissent la définition du lieu de résidence ne sont pas du tout claires, ce qui offense les électeurs qui s’expriment sur les sites web des médias et sur les médias sociaux. La réaction des électeurs est simple et limpide: comment ne peut-on pas arriver à définir où habite un citoyen canadien?

On pourrait croire à une erreur malencontreuse du premier ministre canadien si ce n’était du fait qu’il a récidivé en voulant nommer à la Cour suprême du Canada un juge de la Cour fédérale originaire du Québec, Marc Nadon, qui n’avait pas pratiqué le droit au Québec depuis une dizaine d’années et qui n’était pas membre du Barreau du Québec, deux exigences très claires dans les directives d’admissibilité des juges du Québec à la haute cour. Le premier ministre a refusé d’accepter qu’il ne puisse nommer le juge Nadon à la Cour suprême. Et quand celle-ci lui a signifié que la constitution ne lui permettait pas de le faire, il a dû s’y conformer, à contre coeur.

Dans le cas des nominations de Duffy et Wallin, le premier ministre était assez satisfait de lui: les deux personnalités médiatiques étaient connues à travers tout le pays et elles allaient faciliter les collectes de fonds pour son parti. Elles représentaient un atout majeur pour les activités partisanes.

Quand les premières allégations de dépenses inadmissibles de Wallin et Duffy ont paru dans les médias, M. Harper a défendu bec et ongle ses protégés, jusqu’à ce que les preuves du contraire soient trop accablantes pour pouvoir les réfuter.

Mercredi, le tribunal a été avisé que le sénateur suspendu Mike Duffy allait témoigner à son procès en juin. Selon les éléments de la défense présentés en cour les deux premiers jours, on peut d’ores et déjà prévoir que Mike Duffy compte bien embarrasser le premier ministre, dont il se dit victime. Si la crédibilité de Mike Duffy auprès des électeurs est disparue à tout jamais, quelle que soit l’issue du projet, celle du premier ministre quant à son rôle direct dans l’affaire Duffy reste encore à établir: après le dévoilement des tentatives de manipulation de l’opinion publique sur le dossier des sénateurs soupçonnés de fraude, la cote d’appui au parti du premier ministre avait chuté jusqu’à 27 %. Le procès Duffy aura-t-il le même effet? Définitivement, si le premier ministre Harper n’arrive pas à convaincre les Canadiens de sa bonne foi.