Le défi postbudgétaire

Tout le monde en convient, le budget dévoilé mardi par le ministre des Finances du Canada, Joe Oliver, a été élaboré pour séduire l’électorat. À cet égard, le gouvernement et son parti ont raison d’être fiers de ce budget: les aînés, les jeunes familles, le secteur manufacturier, les petites, moyennes et les grandes entreprises y trouvent des mesures qui les favorisent.

Cet attrait, ciselé à coup de bonification d’aide financière aux jeunes familles, d’assouplissement des règles sur les montants obligatoires à retirer des fonds de retraite, de rabattements d’impôts pour les petites entreprises, de crédits d’impôt plus élevés pour l’investissement en équipements du secteur manufacturier est difficilement attaquable par les partis d’opposition.

Bien sûr, on peut critiquer la nature du surplus prévu pour la prochaine année fiscale: le gouvernement a dû abaisser ses réserves et modifier ses prévisions de revenus. Mais les contribuables ne sont pas nécessairement préoccupés par les moyens qu’a pris le gouvernement pour en arriver à l’équilibre budgétaire, quand il reçoit des sommes d’argent notables et que le gouvernement lui permet de garder un revenu disponible plus élevé. Sur ce point, les partis d’opposition ne s’attireront pas l’appui de l’électorat à moins de proposer une alternative plus attrayante que les mesures annoncées par le gouvernement Harper. Dans le contexte budgétaire actuel, développer une alternative aux mesures qui bénéficient à un large segment de la population s’avèrera difficile. Monsieur Harper et son parti se présente à l’électorat comme étant le parti de la responsabilité financière et fiscale, mettant au défi les autres partis d’en faire autant.

Il est clair que le budget de mardi sonne le déclenchement officieux de la campagne électorale. Tout le monde le sait. C’est pour appuyer le point crucial de son discours électoral, la responsabilité financière, que le premier ministre Harper tenait à atteindre l’équilibre budgétaire. Il comptait aussi s’appuyer sur la vigueur de l’économie canadienne, mais la débâcle de l’emploi dans le secteur pétrolier (certains analystes rapportent une perte de 13 000 emplois) qui s’ensuit de la baisse du baril de pétrole, a considérablement affaibli l’efficacité de ce discours auprès de l’électorat.

Dans une chronique publié dans le Toronto Star le matin du budget, Chantal Hébert rappelle que le dernier budget du gouvernement Martin fort attrayant pour les contribuables n’a pas réussi à le maintenir au pouvoir. Il était pourtant généreux à plusieurs égards, mais c’est finalement le scandale des commandites qui a coulé le gouvernement Martin.

D’ici au jour de l’élection, le 19 octobre, plusieurs embûches se dressent cependant sur le parcours électoral de M. Harper, y compris certaines failles dans son budget.

Les investissements importants dans les infrastructures, qui engendrent de l’emploi partout au pays, ne seront que significatifs à partir de 2017, deux ans après l’élection. Il y a ainsi tout un train de mesures qu’on attendait dans le budget de mardi qui y figurent mais dont la mise en œuvre est reportée à une date ultérieure.

Durant un panel de discussion sur le budget de mardi, l’économiste principale pour le Centre canadien de politiques alternatives, Armine Yalnizyan, a jugé qu’il n’était pas un plan d’action économique, mais plutôt un plan de distraction économique: elle juge que le report des investissements dans les infrastructures et l’absence de dépenses dans des programmes de développement économique font cruellement défaut à une période où l’économie canadienne est freinée par le recul de l’industrie pétrolière. Le monde des finances et les porte-parole du secteur industriel ne partagent pas, toutefois, le point de Mme Yalnizyan.

Les rebondissements du procès de Mike Duffy, qui se poursuivra plus longtemps que prévu, vont perturber le climat de confiance au bureau du premier ministre. Les partis d’opposition ne manqueront pas de souligner les contradictions des déclarations du premier ministre dans ce dossier, s’attaquant ainsi à sa crédibilité et son jugement comme chef d’État.

On peut s’attendre à ce que les sondages des premières semaines suivant le budget donnent un avantage à M. Harper. Son défi sera de maintenir jusqu’aux élections l’élan que lui donne son budget. Le défi des partis d’opposition consistera à démontrer à l’électorat que leur plan économique et financier est plus avantageux pour les Canadiens.