Millions et politique

Personne n’a jamais dit que ce serait facile de réunir la somme de 107 millions $ pour construire un amphithéâtre multifonctionnel en plein centre-ville de Moncton. La surprise vient toutefois du fait que c’est à Fredericton que le dossier s’enlise et que des intérêts politiques pourraient faire dérailler le projet.

L’actuel colisée a fait son temps. Il est mal situé et la façon dont il a été conçu a pour conséquence que des promoteurs préfèrent chaque année éviter Moncton au profit de Saint-Jean ou de Halifax. Néanmoins, l’infrastructure est très utilisée. On y organise tellement d’événe-ments que cela cause des problèmes d’espace.

La semaine dernière, l’équipe des Wildcats, de la Ligue de hockey junior majeur du Québec, a dû se résoudre à jouer un important match éliminatoire dans la capitale provinciale en raison d’un manque de disponibilité à leur domicile. La Ville a dû dédommager l’organisation au coût de 125 000 $ en fonds publics.

Le nouvel amphithéâtre permettrait bien sûr de régler les problèmes d’espace. Surtout, en étant construit sur le terrain de l’ancien Highfield Square, il aura un impact économique extraordinaire sur l’économie de la municipalité. Au lieu de quitter en voiture un aréna situé aux confins de la ville, les milliers de personnes qui assisteront à des spectacles ou des parties de hockey débarqueront plutôt sur la Main. Vous ne trouverez pas beaucoup de projets au Nouveau-Brunswick qui ont autant le potentiel de transformer l’économie d’une région.

Mais voilà, tout cela coûtera très cher. Les dernières estimations sont évaluées à 107 millions $. La facture finale sera sûrement plus élevée. Il y a toujours des imprévus, sans compter l’inflation qui est le principal ennemi de tous les promoteurs immobiliers. N’oublions pas non plus que la Ville de Moncton a un historique de dépassements de coûts. Le Stade d’athlétisme Moncton 2010 avait coûté 24,3 millions $, au lieu des 20,5 millions $ prévus. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Si le gouvernement du Nouveau-Brunswick décide de participer à l’aventure, on peut supposer qu’il devra débourser le tiers des coûts, ce qui signifie quelque chose comme 35 millions $.

C’est énormément d’argent à un moment où des compressions ont lieu en santé, en éducation, dans les garderies, etc.

Pour compliquer les choses, le gou-vernement fédéral est prêt à investir, mais seulement «par remplacement», c’est-à-dire qu’il ne veut pas mettre un sou dans la construction, mais qu’il est prêt à investir dans d’autres infrastructures. Cela permettrait à la municipalité de dégager des fonds supplémentaires, grâce à cet influx d’argent d’Ottawa, et de les consacrer au nouveau colisée.

Le fédéral a pourtant déjà par le passé investi dans les projets d’amphithéâtres. En 2007, il a injecté 3 millions $ pour le Centre E.-et-P.-Sénéchal de Grand-Sault. En 2005, il avait confirmé 4,7 millions $ pour le nouvel aréna de Shawinigan. Il a toutefois refusé de financer des infrastructures construites pour des équipes professionnelles (Québec, Winnipeg, etc) et depuis, tout est devenu compliqué.

Cela dit, malgré ces joutes politiques, il faut noter que le député fédéral conservateur local, Robert Goguen, est désormais en faveur de la proposition. Le précédent gouvernement provincial, dirigé par le progressiste-conservateur David Alward, avait lui aussi donné son appui. C’est du côté libéral que ça bloque.

Il n’y a rien de mal à vouloir mettre en place une politique provinciale sur les infrastructures, tel qu’annoncé récemment. Historiquement, les projets d’amphithéâtre sont effectivement approuvés au cas par cas. L’ancien premier ministre Shawn Graham, par exemple, avait l’habitude de dire qu’il égalerait la participation du fédéral jusqu’à un certain montant. La décision venait du Cabinet et était purement politique.

Sauf que dans ce cas-ci, on sent que le premier ministre Brian Gallant est beaucoup plus intéressé à passer du temps avec les libéraux fédéraux, comme Serge Cormier et Dominic LeBlanc, qu’avec les députés conservateurs Robert Goguen et Bernard Valcourt.

M. Gallant donne l’image d’un premier ministre qui cherche à gagner du temps d’ici les élections de cet automne, dans l’espoir d’un changement de régime.

Il est évident qu’il finira par appuyer le projet. Mais voilà, il semble déterminé à le faire dans une conférence de presse avec les représentants d’un gouvernement du Canada dirigé par Justin Trudeau.

C’est un jeu dangereux. Personne ne sait qui gagnera les prochaines élections. Le futur amphithéâtre est important pour Moncton, le Sud-Est et même le Nouveau-Brunswick.

Il doit être jugé au mérite, et non pas selon les retombées électorales à Fredericton ou à Ottawa.