Une langue d’apparat

De mémoire d’observateur politique, on n’avait jamais vu une recommandation du rapport annuel de la Commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick être rejetée aussi rapidement. Et c’est un ministre francophone du Nord qui a fait le désaveu.

Dans son rapport 2014-2015 rendu public jeudi, Katherine d’Entremont propose une révolution. Elle recommande l’adoption d’une loi faisant du bilinguisme une condition préalable à toute nomination à l’un des huit postes d’agent de l’Assemblée législative (ex: ombudsman) ou à l’un des 328 postes de haut fonctionnaire (sous-ministres, sous-ministres adjoints et directeurs) de la province. Une telle mesure ne pouvant être mise en place immédiatement, la commissaire propose un échéancier raisonnable afin de réaliser l’objectif, soit d’ici 2020.

La proposition n’est pas dénuée de sens. Des fonctionnaires unilingues sont moins sensibilisés à la culture de la minorité francophone et moins au fait de ses aspirations et de ses priorités. Dans un contexte d’égalité linguistique, il est normal que les décideurs soient bilingues.

Pourtant, très rapidement, le gouvernement Gallant (qui compte huit ministres francophones sur 13, en incluant le premier ministre) a tué l’idée dans l’oeuf. Le ministre Donald Arseneault, à qui le premier ministre a délégué les responsabilités liées aux langues officielles, a rejeté d’emblée la recommandation, sans même faire semblant qu’il l’étudiera plus longuement. «Ce n’est pas quelque chose que nous envisageons», a-t-il déclaré avant d’affirmer que d’avoir des hauts fonctionnaires  bilingues n’amélioreraient en rien le service offert aux Néo-Brunswickois.

La réponse de Donald Arseneault est décevante, mais n’a rien de surprenante. Même si près de la moitié des gens qui composent la haute fonction publique sont bilingues, le fait demeure qu’elle fonctionne, pense et agit en anglais. Un rapport du commissariat aux langues officielles datant de 2013 avait révélé que 88 % des mots traduits par le Bureau de traduction du N.-B. le sont de l’anglais vers le français.

Nous avons tendance à sous-estimer à quel point l’anglais est roi et maître en politique provinciale. Pour le gouvernement, imposer le bilinguisme obligatoire au sein de ses effectifs relève de la lubie. La recommandation de la commissaire a été accueillie de la même manière que si elle avait proposé de déménager le siège du gouvernement sur la Lune. Impossible, inacceptable et inutile.

La puissance assimilatrice de l’anglais est impressionnante dans la capitale. À titre d’exemple, une ministre francophone comme Francine Landry, 1000 fois plus à l’aise dans sa langue maternelle, va souvent se retrouver à devoir expliquer une politique en anglais, même avec d’autres francophones. Comment en serait-il autrement? Après avoir reçu son briefing de ses fonctionnaires unilingues, elle devra ensuite en discuter en anglais avec ses collègues au Conseil des ministres, puis défendre le projet dans la langue de Shakespeare auprès de la plupart des médias, à l’Assemblée législative, etc. À un certain point, il devient moins ardu de s’exprimer dans la langue de l’autre.

Pour la population en général qui n’a pas accès aux coulisses du pouvoir, la période des questions offre une fenêtre toute grande sur l’importance réelle qui est accordée à notre langue. Nous avons critiqué à quelques reprises en éditorial la tendance des députés à ne s’exprimer qu’en anglais à la législature.

On croirait que l’élection en 2014 d’une majorité de députés acadiens au gouvernement changerait la donne. Il n’en est rien. L’enquête de la commissaire aux langues officielles révèle que 82 % des échanges à la période des questions se font en anglais, un chiffre bien supérieur à la proportion d’anglophones au Nouveau-Brunswick (environ 65 %). Outre Madeleine Dubé, les députés de l’opposition progressiste-conservatrice (y compris le chef intérimaire Bruce Fitch) posent la totalité de leurs questions en anglais. À l’inverse, les ministres francophones répondent souvent dans la langue de leur interlocuteur. Si se n’était du premier ministre Brian Gallant, qui prend la peine de s’exprimer assez régulièrement en français, la période des questions se déroulerait à 90 % dans la langue de Shakespeare, sinon plus.

À Fredericton, le français est une langue de traduction et d’apparat. Cela rend d’autant plus urgent de renforcer la législation entourant le respect des langues officielles, à commencer, au minimum, par imposer un bilinguisme de base aux agents de l’Assemblée législative. S’il a été possible de convaincre le gouvernement fédéral d’imposer cette exigence aux agents du Parlement, alors il n’y a aucune raison pour que ce ne soit pas le cas au Nouveau-Brunswick aussi.

Nous demandons au ministre Arseneault d’examiner cette recommandation avec un peu plus de sérieux. Ce n’est pas exiger la Lune.