La chute de Coop Atlantique

Nous n’avons pas fini d’entendre parler des problèmes de Coop Atlantique. Ceux-ci ont des répercussions sur les centaines de personnes qui perdent leur emploi mais aussi sur le gouvernement provincial, menacé de perdre des millions de dollars en fonds publics.

Coop Atlantique fait partie du paysage en Acadie depuis des décennies. Ses marques (Harmonie, Coop Gold…) et produits étaient en vedette jusqu’à tout récemment dans les épiceries coopératives disséminées un peu partout sur le territoire. Son chiffre d’affaires dépassait en 2010 la barre du milliard de dollars, ce qui faisait d’elle l’une des dix plus importantes entreprises en Atlantique. Elle gérait, approvisionnait ou fournissait des services à plus d’une centaine de coopératives, de dépanneurs, d’épiceries, de pharmacies, en plus de posséder une compagnie immobilière et de distribuer des produits pétroliers.

Bref, un géant, du moins à l’échelle de l’Atlantique.

Sauf que tout cela n’était plus ou moins qu’un mirage.

À l’insu de sa clientèle, Coop Atlantique vivait des moments difficiles depuis plusieurs années. Endettée jusqu’au cou, faisant face à des créanciers impatients, dépendante de l’aide des coopératives les plus riches du réseau et de l’aide gouvernementale, l’entreprise de Moncton était dans un cul-de-sac.

Loin de s’améliorer, sa situation s’est envenimée. La compétition en provenance des géants Sobeys et Loblaws (Atlantic Superstore) s’est intensifiée. Ceux-ci ont construit des supermarchés plus grands et plus beaux, dans lesquels on trouvait une plus grande variété de produits et surtout de meilleurs prix.

Prisonnière d’un marché avec peu de perspectives de croissance et de l’image d’une entreprise figée dans les années 1980, Coop Atlantique n’a pas su comment réagir. Elle a négligé de s’adapter, si bien que la stagnation s’est transformée en décroissance.

La réalité a rattrapé tout le monde à la fin mai, quand Coop Atlantique a annoncé vouloir cesser d’approvisionner les épiceries du réseau.

Après que Sobeys se soit entendue avec la majorité des autres coops restantes pour les approvisionner, Coop a invoqué la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies. Des magasins ont été fermés et quelque 400 personnes ont été mises à pied.

Coop Atlantique n’est pas sortie du bois. Ses problèmes financiers sont bien réels et rien n’assure qu’elle pourra y faire face avec succès. L’histoire est pleine d’entreprises qui ont raté leur restructuration et qui ont fermé leurs portes, faute d’avoir pu s’ajuster à l’humeur changeante de sa clientèle.

Sa chute a des effets jusqu’à Fredericton. En effet, le gouverne-ment provincial a le bras dans le tordeur puisqu’il a accordé une garantie de prêt de 7,5 millions $. Il est loin d’être certain que nous reverrons un jour la couleur de cet argent.

La tentation est grande de critiquer les politiciens pour ce nouvel exemple de mauvaise gestion publique. Certains n’hésitent pas à émettre des comparaisons avec le scandale Atcon, qui a coûté plus de 70 millions $ aux contri-buables.

Il y a toutefois des nuances importantes. D’abord, Fredericton a investi dans Atcon contre l’avis de ses fonctionnaires. Ensuite, le premier ministre Shawn Graham a participé à la prise de décision même s’il était en conflit d’intérêts.

Il n’est pas anormal qu’un gouvernement assume certains risques afin d’empêcher que les banques ne coupent les vivres à une entreprise qui connaît des difficultés. S’il ne le faisait pas, bien des projets économiques ne verraient jamais le jour, en particulier dans les régions rurales.

Néanmoins, il est important que cela se fasse dans la transparence la plus complète. Ce n’est pas le cas.

La garantie de prêt de 7,5 millions $ a été accordée par une obscure société d’État, Gestion provinciale ltée, dont on ignore à peu près tout. Le gouvernement provincial se fait de son côté avare de commentaires. Il est très difficile de comprendre à quel point il a été téméraire.

Pourtant, quand on risque des millions de dollars de fonds publics, la moindre des choses est d’expliquer aux contribuables les raisons qui ont mené à cette décision. Or, il est pour l’instant impossible de savoir pour-quoi la garantie de prêt de 7,5 millions $ n’était pas sécurisée à l’aide d’actifs de Coop Atlantique.

Dans les faits, tout cet argent mis à risque – ou gaspillé? – n’a sans doute fait que prolonger l’agonie de Coop Atlantique. Sa restruc-turation est un mal nécessaire qui aurait dû survenir il y a au moins dix bonnes années. Espérons que ce ne sont pas les contribuables qui feront les frais de cette erreur.