Un p’tit coup de trop

Il y a de fortes chances que le nom de Sterling Pallen ne vous dise rien. Pourtant, cet homme de Riverview s’est retrouvé à quelques reprises dans les sections faits divers des journaux au Nouveau-Brunswick.

M. Pallen a meublé un coin de page de l’Acadie Nouvelle pour la dernière fois le 19 mars 2014. Il venait alors d’écoper une sentence de deux ans de prison et de voir son permis de conduire suspendu pour cinq ans. Il avait causé un accident alors qu’il conduisait en état d’ébriété, plus tôt cette année-là. Heureusement, personne n’avait été blessé gravement. Cette fois-là.

En effet, ce n’était pas la première fois que notre homme éprouvait des problèmes avec la justice. À la fin des années 1980, il avait passé trois ans derrière les barreaux pour avoir causé la mort en conduisant sous l’influence de l’alcool. Loin de s’amender, il a été à nouveau accusé de conduite en état d’ébriété en 2001, puis encore dix ans plus tard, en 2011.

Les cours de justice regorgent chaque semaine de causes liées à l’alcool au volant. Tous les accusés ne sont pas des Sterling Pallen, mais quiconque a déjà mis les pieds dans un tribunal y a découvert une faune fascinante. On y retrouve de tout. Certains en sont à leur 10e ou 15e présence devant un juge, alors que d’autres ont été surpris une première fois dans un barrage policier après avoir pris une bière ou une coupe de vin de trop dans un festival ou lors d’une fête familiale. Certains reconnaissent leur culpabilité immédiatement. Les plus déterminés font appel à des avocats spécialisés dans le domaine qui font tout pour trouver la faille dans la méthode policière qui permettra d’acquitter une personne malgré des preuves qui semblaient au départ accablantes.

Au-delà de toutes ces cas, drames ou histoires pathétiques, un fait demeure inébranlable: plus de trois décennies depuis les premières campagnes de sensibilisation, l’ivresse au volant continue de voler des vies. Selon Mères contre l’alcool au volant (MADD Canada), de trois à quatre personnes sont tuées chaque jour (!) au pays dans des collisions attribuables à la conduite avec les facultés affaiblies. L’organisme estime aussi qu’environ 175 personnes sont blessées quotidiennement pour cette même raison.

Ce n’est pas tout.

Le portrait n’est pas uniforme d’un océan à l’autre. Certaines provinces font de plus grands efforts que d’autres pour combattre ce fléau. D’autres ont beaucoup moins de succès. Et devinez qui porte le bonnet d’âne? Le Nouveau-Brunswick, et il n’y a rien là de surprenant. Notre province est montrée du doigt depuis des années. Les politiciens provinciaux hésitent à aller trop loin dans la lutte contre l’alcool au volant, comme s’ils craignaient un ressac de la population. Et l’absence d’un régime public d’assurance-automobile a pour effet que, contrairement à d’autres provinces, peu de campagnes de sensibilisation et publicitaires sont orga-nisées.

Ça ne signifie pas que rien n’est fait. Par exemple, depuis 2011, un automobiliste qui est surpris avec un taux d’alcoolémie supérieur à 0,05 % mais inférieur à 0,08 % voit son permis suspendu automatiquement pour une semaine (plutôt que 24 heures). Les pires récidivistes voient parfois leur véhicule être mis en fourrière. Le Nouveau-Brunswick a été l’une des premières juridictions à réussir ce tour de force et a depuis été imité.

Néanmoins, MADD Canada juge nos efforts insuffisants. Le gouvernement du N.-B. mérite donc une note de 44 % (un F) dans le classement de l’organisation. L’Alberta termine première avec 68 % (C+) La Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard sont à égalité au 4e rang avec une note de 56 % (D).

Dans le rapport, les Mères contre l’alcool au volant critiquent surtout notre province pour son programme d’utilisation d’un antidémarreur. Un contrevenant peut retrouver son permis plus rapidement s’il accepte d’utiliser un tel appareil (qui empêche de démarrer l’auto si le conducteur est saoul), mais ce n’est pas obligatoire. Elle souhaite aussi que les policiers aient le pouvoir de saisir automatiquement le véhicule des conducteurs pris en flagrant délit au lieu de leur retirer simplement le permis de conduire.

Nous appuyons ces deux mesures. Et la bonne nouvelle, c’est que le ministre provincial responsable de la Sécurité publique, Stephen Horsman, semble lui aussi en faveur d’un renforcement de la loi, disant vouloir s’assurer «ça se fasse». Cet ancien policier a réagi la semaine dernière à la note d’échec de la province en affirmant en faire «une affaire personnelle».

Nous ne pouvons que nous réjouir d’entendre ces paroles fortes. Chaque décès lié à la conduite en état d’ébriété en est un de trop. Il faut agir afin que ceux qui ne comprennent toujours pas ce message pourtant limpide soient sortis de nos routes. Il en va de notre sécurité à tous.