Gallant choisit son camp

Le premier ministre Brian Gallant ne participera pas activement à la prochaine campagne électorale fédérale, cet automne. Cela ne l’empêche pas de montrer plus ou moins subtilement quel parti il souhaite voir prendre le pouvoir à Ottawa. Indice: ce n’est pas le Parti conservateur de Stephen Harper.

Les liens entre Brian Gallant et le chef du Parti libéral du Canada sont bien documentés. Lors des élections provinciales de 2014, Justin Trudeau s’était rendu au Nouveau-Brunswick. La folie du Ice Bucket Challenge battait alors son plein et M. Trudeau avait été invité à verser l’eau glacée sur la tête de son collègue.

Ça, c’est la pointe de l’iceberg, celle que l’on voit au-dessus de l’eau. Discrètement, les stratèges libéraux provinciaux et fédéraux s’entraident. Le Chronical Herald de Halifax a révélé que l’équipe Trudeau a vu l’élection néo-brunswickoise comme une sorte de grande répétition en vue du rendez-vous électoral fédéral.

Le coprésident de la campagne libérale provinciale, le député Dominic LeBlanc, est d’ailleurs un proche de la célèbre famille. On se souviendra aussi que Brian Gallant avait tenté de lier le premier ministre sortant, David Alward, aux politiques de Stephen Harper.

Et puis, il y a aussi ces rumeurs persistantes voulant que le gouvernement Gallant ait délibérément choisi de repousser d’une année les hausses de taxes et d’impôt ainsi que l’imposition de péages routiers dans l’unique but de ne pas nuire aux cousins d’Ottawa.

Enfin, si vous avez du temps, aller jeter un oeil au site officiel du Parti libéral du Nouveau-Brunswick. Vous y trouverez une grande photo de Justin Trudeau ainsi que la liste de ses candidats dans la région. Vous vous doutez bien que les autres formations politiques n’ont pas droit à ce privilège.

Les relations ne sont pas au beau fixe entre Fredericton et Ottawa ces jours-ci. Les conservateurs diffusent depuis peu une publicité visant les personnes âgées et dans laquelle ils associent M. Trudeau aux politiques les plus controversées de son homologue provincial.

De simples députés d’arrière-ban comme Robert Goguen et John Williamson n’hésitent plus à critiquer publiquement les décisions du gouvernement du N.-B. M. Williamson a poussé le bouchon en traitant Brian Gallant de «mendiant qui mendie pour avoir plus» après que ce dernier ait envoyé une liste de ses demandes électorales aux quatre principaux partis politiques fédéraux.

Il faut dire que M. Williamson n’est pas à sa première déclaration fracassante. En mars, il a défendu le resserrement des règles du programme de travailleurs étrangers temporaires en affirmant que ça ne faisait aucun sens de payer des «whities» (personnes de race blanche) à la maison pendant que des entreprises importent des «brown peoples». Il a rapidement dû s’excuser pour ces propos indignes d’un élu.

Sur le fond de la question, l’Acadie Nouvelle appuie l’initiative du gouvernement provincial de publier sa liste d’épicerie. Traditionnellement, les chefs fédéraux n’accordent que très peu d’importance au Nouveau-Brunswick en campagne électorale. Ils feront chacun un, peut-être deux arrêts dans notre province.

Et encore, ce ne sera pas pour parler des enjeux qui nous sont propres. Il est important de connaître exactement les attentes du premier ministre (à qui il reste après tout encore trois ans de règne) afin de forcer Stephen Harper, Thomas Mulcair et Justin Trudeau à se prononcer.

Cela dit, il y a aussi la manière. Sous le couvert de ses demandes, Brian Gallant attaque directement les bleus. Il affirme par exemple avoir besoin de députés fédéraux qui défendront leur province et non pas les politiques fédérales.

Or, pas moins de huit députés sur 10 sont d’allégeance conservatrice au N.-B. Le PC se sent donc directement visé, avec raison.

La lettre critique aussi plusieurs décisions du gouvernement conservateur, notamment le déséquilibre fiscal dont il serait le responsable, la réforme de l’assurance-emploi et la nouvelle formule de calcul du Transfert canadien en matière de santé, qui désavantagera le Nouveau-Brunswick.

Notre premier ministre a beau affirmer qu’il ne fera pas campagne avec les chefs de parti, il est clair qu’il a choisi son camp. Il a établi qu’il aura besoin d’un autre interlocuteur à Ottawa, préférablement un libéral, s’il veut atteindre ses objectifs.

L’analyse n’est pas dénuée de sens. David Alward a passé quatre ans à ménager ses relations avec Stephen Harper sans que cela ne lui rapporte quoi que ce soit.

Néanmoins, la stratégie est risquée.

En effet, rien ne dit que Justin Trudeau dirigera le Canada à compter d’octobre. Les résultats à venir sont tout sauf prévisibles. Stephen Harper ou le néo-démocrate Thomas Mulcair pourrait bien se retrouver à la tête d’un gouvernement minoritaire ou même majoritaire. En mettant ses oeufs dans le même panier, Brian Gallant risque de nous tirer dans le pied.