Sauver les meubles

Les plus récents sondages laissent croire que les conservateurs pourraient non seulement perdre le pouvoir, au terme de la campagne électorale, mais qu’ils courent aussi le risque de terminer troisième, derrière les libéraux. En Atlantique, c’est encore pire. Les bleus pourraient perdre la plupart de leurs acquis. Que s’est-il produit pour qu’un aussi grand revirement de situation devienne possible?

Chaque campagne électorale comprend son lot de promesses, d’arrêts de politiciens au Tim Hortons… et de sondages. Celle qui bat son plein ne fait pas exception à la règle. Les coups de sonde se multiplient. La plupart d’entre eux donnent l’avance au NPD, avec une avance plus ou moins grande sur le Parti conservateur et le Parti libéral.

Cette semaine, le Laurier Institute for the Study of Public Opinion and Policy s’est de nouveau aventuré à diffuser une projection de sièges, c’est-à-dire qu’il tente d’établir quel parti remportera chacune des 338 circonscriptions à l’enjeu. En Atlantique, il prédit que les libéraux gagneront la majorité des sièges.

La situation est intéressante au N.-B. L’institut Laurier n’accorde de facto que trois circonscriptions aux bleus, soit Fundy-Royal, Nouveau-Brunswick-Sud-Ouest et Tobique-Mactaquac. Il accorde aussi une possibilité de victoire aux troupes de Stephen Harper dans Miramichi-Grand-Lake et indique que la lutte est trop serrée dans Fredericton et Saint-Jean-Rothesay pour offrir une prévision ou même une prédiction à ce point-ci de la campagne.

Un rappel: le Parti conservateur détient présentement huit des dix circonscriptions fédérales au Nouveau-Brunswick, soit plus que n’importe où à l’est de l’Ontario. Le flirt des électeurs néo-brunswickois avec les conservateurs en 2011 pourrait ne pas se répéter le 19 octobre, du moins si on se fie aux chiffres de l’institut Laurier et de quelques autres sondeurs.

Les politiciens ont l’habitude de dire qu’ils n’accordent pas une grande importance aux sondages (surtout quand ceux-ci ne leur sont pas favorables), et jusqu’à un certain point, ils ont raison. Ceux-ci ne sont pas infaillibles. Il y a quatre ans, par exemple, personne n’avait vu venir la vague orange au Québec.

Néanmoins, les récentes actions du premier ministre sortant laissent croire que son parti compte sur des données semblables à celles rendues publiques. Stephen Harper a visité le Nouveau-Brunswick pour une première fois cette semaine. Il s’est arrêté à Fredericton, où son député Keith Ashfield lutte pour conserver son siège.

Comme à son habitude, M. Harper a ignoré les principaux enjeux qui touchent notre province, sauf après avoir été interpellé par les journalistes. Il a plutôt recyclé une vieille promesse, soit d’augmenter l’effectif de la Première Réserve des Forces armées canadiennes. Néanmoins, l’enjeu n’a pas été choisi au hasard. Une importante base militaire (Gagetown) est située dans la circonscription. Les stratèges du PC souhaitent sans doute que dans une lutte serrée, un appui fort chez les militaires pourra permettre de défendre le siège.

Dans une perspective plus large, les électeurs néo-brunswickois n’ont pas eu grand-chose à se mettre sous la dent depuis le début de la campagne. Les principaux thèmes de campagne définis par Stephen Harper ne nous touchent pas particu-lièrement. Ses promesses con-cernant la lutte contre le terrorisme et pour le renforcement des lois visent plus les citoyens des grandes villes où le taux de criminalité est plus élevé. Il n’y a sans doute pas un seul Acadien qui a hésité à participer aux festivités du 15 août parce qu’il avait peur du groupe terroriste État islamique.

L’économie et l’énergie – deux autres thèmes chéris par les conservateurs – devraient normalement être plus porteuses. Le taux de chômage du N.-B. est élevé, alors que le projet d’oléoduc d’Énergie Est et celui de terminal pétrolier de Chaleur Terminals pourraient être synonymes de retombées économiques. Or, une décennie de déficits budgétaires et l’ombre d’une récession ont permis aux autres partis politiques de miner avec efficacité la réputation de bon gestionnaire de M. Harper.

La campagne est jeune, mais il est déjà pratiquement assuré que M. Harper va perdre des plumes dans la région. Il tentera de sauver les meubles avec quelques mesures ciblées, comme il l’a fait cette semaine à Fredericton, afin de ne pas laisser le champ libre aux libéraux et aux néo-démocrates. Il a le temps de parvenir à ses fins, mais contrairement à 2011, il lui faudra un minimum d’effort pour réussir. Reste à voir s’il jugera que cela en vaut la peine ou s’il préférera concentrer son énergie dans des régions du pays plus populeuses.