En avoir pour ses millions

La Ville de Moncton a soulevé une petite grogne dans la région quand elle a confirmé que son nouvel amphithéâtre ne comprendra pas de terrain de stationnement.

Les autorités municipales affirment que dès le départ, il n’a jamais été question d’ajouter des places de stationnement, ce secteur du centre-ville en comptant déjà bien suffisamment (environ 3000). N’empêche, la plupart des citoyens ont réalisé ce qu’il en était il y a environ deux semaines, quand la Ville a précisé ses intentions à ce sujet.

De prime abord, la nouvelle a de quoi surprendre. L’amphithéâtre coûtera plus de 100 millions $ et ça n’inclut même pas un endroit pour garer sa voiture? De plus, il sera bâti sur les ruines d’un ancien centre commercial (le Highfield Square), lequel comptait plus que sa part d’espaces pour garer une voiture. Dans l’imaginaire populaire, il était sous-entendu que là où il y a du stationnement pour un centre commercial, il y en a sûrement aussi pour un aréna. Eh bien non.

Pour les citoyens de Moncton (et d’ailleurs), c’est un changement de cap important. Le vieux Colisée est entouré d’un grand stationnement qui peut être utilisé tout à fait gratuitement. Après le spectacle, il suffit de marcher quelques mètres, d’embarquer dans son véhicule, d’affronter un bouchon de circulation et de retourner à la maison.

Il faut toutefois comprendre que le vieux Colisée n’étant pas une ruine qu’il faut démolir au plus vite, Moncton n’a qu’un argument valable pour cracher autant de millions de dollars pour en construire un tout neuf: les retombées économiques. C’est en promettant que le nouvel amphithéâtre pourra revitaliser la Main et le centre-ville qu’elle peut justifier ce mégaprojet auprès des contribuables.

Un aréna vieillissant avec un toit trop bas au goût du Cirque du Soleil, des problèmes de climatisation et un manque d’espace au printemps pour satisfaire à la fois une équipe de hockey junior et les nombreux salons qui s’y déroulent n’est pas une raison suffisante pour endetter la municipalité de plusieurs dizaines de millions de dollars. Il faut plus.

Vous pouvez être certains qu’une fois l’amphithéâtre construit et fonctionnel, les études vont se multiplier afin de démontrer et surtout quantifier les retombées écono-miques dans le secteur. La dernière chose que souhaite le conseil municipal, c’est que les journaux publient des articles, un an ou deux après l’ouverture officielle, annonçant que les retombées ne sont pas aussi spectaculaires que promises, que les gens quittent directement le centre en voiture après chaque spectacle et que les bouchons de circulation font fuir les visiteurs et nuisent aux commerçants.

Bref, Moncton veut forcer les spectateurs à quitter l’amphithéâtre à pied. Une fois sur la rue Main, en route vers la voiture stationnée un peu plus loin, qui sait si plusieurs d’entre eux ne s’arrêteront pas en chemin prendre une bouchée dans un resto, boire une bière dans un bar ou acheter un souvenir dans une boutique? Sans oublier les propriétaires de stationnement payant qui pourront voir augmenter leurs profits.

La Ville de Moncton veut être certaine d’en avoir pour son argent ou, plus précisément, pour la centaine de millions de dollars en fonds publics qui seront dépensés. Tant pis si cela cause des désagréments aux familles avec de jeunes enfants qui, après une partie de hockey, devront dorénavant marcher dix minutes dans le froid et la neige avant de retrouver leur véhicule.

C’est sans compter qu’il y a une question environnementale en jeu. La municipalité souhaite qu’un plus grand nombre de personnes quittent l’aréna à bord d’un autobus Codiac (le terminal est incidemment situé tout près).

Du point de vue de la gestion publique, tous ces arguments se défendent. Le centre-ville de Moncton bat de l’aile. La construction d’un amphithéâtre est considérée comme LE grand projet qui permettra de le redynamiser. La Ville ne peut pas se permettre de rater son coup et que le nouveau centre ait l’effet d’un gigantesque coup d’épée dans l’eau.

Moncton aura toutefois un grand travail d’éducation à accomplir, ne serait-ce que pour expliquer clairement aux usagers (en particulier les visiteurs et les touristes) où se trouvent les places de stationnement public du secteur, comment utiliser le transport en commun pour retourner rapidement à la maison ou à l’hôtel, etc.

Elle juge cependant que le pari en vaut la peine. La priorité n’est plus aux automobilistes. Tout le monde devra s’adapter. Avec de la planification, beaucoup de bonne volonté et un peu de chance, cela pourrait rapporter gros au centre-ville et à Moncton.