Attention à la traduction

Toujours à la recherche d’économies, le gouvernement du premier ministre Brian Gallant songe à modifier son modèle de services de traduction. Nous ignorons exactement où il veut en venir avec ce changement potentiel. Voilà bien ce qui nous inquiète.

Le Nouveau-Brunswick a beau se targuer d’être une province officiellement bilingue, dans les faits, tout ceux qui ont passé un peu de temps dans la capitale vous confirmeront que les décisions se prennent en anglais. On traduit ensuite pour la minorité francophone, ce qui permet d’assurer que les obligations linguistiques de base en ce qui a trait aux communications publiques sont respectées.

Le gouvernement de Louis J. Robichaud a mis en place en 1967 le Bureau de traduction du Nouveau-Brunswick. Avec des moyens somme toute modestes, cette entité réussit chaque jour de petits et de gros miracles. Elle est devenue rien de moins qu’un joyau que nous faisons l’erreur de prendre pour acquis.

Le gouvernement travaille d’abord et avant tout dans la langue de Shakespeare, disions-nous. Mais quand on lit ses communiqués de presse, ses rapports, son budget, etc, on ne s’en douterait pas. Le bilinguisme institutionnel est loin d’être parfait, mais il faut reconnaître que la traduction est une chose que l’on prend au sérieux à Fredericton. Généralement, tout ce qui est publié par la province l’est dans un français impeccable. On ne nous offre jamais ces immondes traductions effectuées à l’aide d’un logiciel automatisé trouvé gratuitement sur internet.

Au contraire, le Bureau de traduction du N.-B. a développé au cours des décennies une expertise, mais aussi une réputation d’excellence bien méritée. Avec une équipe d’environ 25 traducteurs, ce service a traduit environ cinq millions de mots en 2011-2012 (selon des données du commissariat aux langues officielles du N.-B.). Évidemment, il ne suffit pas à la demande. Quelque 6,7 millions de mots ont donc été redirigés vers des firmes privées. C’est souvent le cas des documents les plus longs (1000 mots ou plus).

Il offre aussi des services d’interprétation et de terminologie à l’Assemblée législative et aux ministères.

Même quand il sous-traite, le Bureau de traduction joue un rôle important. Il s’assure de la qualité du travail des firmes choisies et que des standards élevés soient respectés. Il le faut! En effet, la Charte canadienne des droits et libertés prévoit que les lois néo-brunswickoises sont imprimées et publiées en français et en anglais, «les deux versions des lois ayant également force de loi» (article 18). Il faut éviter que la version française de la loi soit différente de la version anglaise en raison du mauvais travail d’une firme privée ou d’un fonctionnaire.

C’est tout cela et bien plus encore qui a fait dire en 2013 au commissaire aux langues officielles que «le Bureau de traduction du Nouveau-Brunswick est une pièce maîtresse du bilinguisme officiel dans la province».

Si vous voulez savoir à quoi ressembleraient les communications gou-vernementales sans cet outil que nous nous sommes collectivement offert, lisez les traductions courtes et quotidiennes effectuées directement par les ministères et qui laissent parfois à désirer. Quant à celles des partis politiques, lesquels ne bénéficient pas de l’aide de la fonction publique, elles sont souvent incompréhensibles.

Un dernier point important: le Bureau de traduction sert surtout aux citoyens de langue française. Environ 88 % des mots qu’il traduit le sont de l’anglais au français. Chaque fois que Fredericton coupe dans son budget, il s’attaque directement aux francophones.

Voilà pourquoi l’intérêt du gouvernement Gallant de voir si des entreprises souhaitent devenir «le seul partenaire du gouvernement» nous préoccupe. Il y a trop de questions sans réponse. Nous ignorons si le rôle réservé au Bureau de traduction sera diminué, si son budget sera réduit ou même s’il sera éliminé, advenant qu’une réforme soit adoptée.

Il est possible que la province estime que de faire appel à un seul fournisseur externe (plutôt que 44 actuellement) permettra de gagner en efficacité et en qualité, et ce tout en permettant des économies. Si ces objectifs peuvent être accomplis sans que cela ne nuise aux efforts pour une langue de qualité dans les communications provinciales, bien nous en fasse.

Nous invitons toutefois l’administration Gallant à manoeuvrer avec une extrême prudence dans ce dossier. Nous n’accepterons pas que le niveau d’excellence qui a été établi soit charcuté afin d’économiser quelques sous.

À défaut d’assurer une égalité réelle entre les deux communautés linguistiques, c’est bien la moindre des choses pour le gouvernement de communiquer par écrit dans un français de qualité.