Ne pas affamer l’ombudsman

L’ombudsman du Nouveau-Brunswick, Charles Murray, a lancé un cri d’alarme dans les pages de l’Acadie Nouvelle. Son service est sous-financé. Avec l’arrivée en poste d’un gouvernement qui cherche à tout prix à réduire ses dépenses, il sait que la situation ne s’améliorera pas de sitôt, d’où cet appel à l’aide.

Pour comprendre le message de M. Murray, il faut d’abord bien saisir la dynamique en place à Fredericton. Les hauts fonctionnaires de l’Assemblée législative (ombudsman, défenseur des enfants et de la jeunesse, commissaire aux langues officielles, vérificateur général, etc) jouissent d’une indépendance par rapport au gouvernement. Ils sont choisis par le Cabinet, mais rendent ensuite leurs comptes directement à la législature.

Leurs rapports sont importants, forcent nos dirigeants à rendre des comptes et font la manchette des journaux et des bulletins télévisés et radio.

On se doute bien que l’ombudsman et ses employés ne sont pas les personnes les plus populaires à Fredericton. Leur rôle consiste à recevoir les plaintes des citoyens qui estiment avoir été lésés par le gouvernement. La machine provinciale est lourde, complexe et toute puissante. Peu de gens savent comment s’y prendre lorsqu’ils croient avoir été traités de façon inéquitable. Le Bureau de l’ombudsman est là pour les aider. Il reçoit chaque année des milliers de plaintes.

L’ombudsman enquête auprès des ministères et organismes gouvernementaux. S’il s’avère qu’une plainte est justifiée, il poussera les fautifs à changer leur façon de faire. On se doute bien que quand un membre de cette équipe débarque dans le bureau d’un ministère et commence à poser des questions, il ne doit pas toujours être accueilli avec le sourire.

Le prédécesseur de Charles Murray, l’ancien ministre Bernard Richard, a donné à ce poste ses lettres de noblesse au Nouveau-Brunswick. Il lui a donné une stature et une grande importance. Il y a aussi ajouté le rôle de la défense des droits des enfants. Ses enquêtes (notamment celle sur Ashley Smith, une jeune femme souffrant de troubles mentaux et décédée dans une prison en Ontario) ont eu un tel retentissement qu’un nouveau poste a été créé après le départ de M. Richard, celui de défenseur des enfants et de la jeunesse.

Malgré cela, Bernard Richard avait aussi ses problèmes budgétaires. En 2009, il expliquait avoir comparé son bureau avec celui d’autres provinces de taille semblable. «Nous sommes de loin celui qui a le moins de ressources», avait-il témoigné.

Cela n’avait pas empêché le premier ministre Shawn Graham de décréter que le Bureau de l’ombudsman et du défenseur des enfants et de la jeunesse diminue ses dépenses de 5 %. M. Richard en avait été réduit à quêter des subventions auprès d’Ottawa afin de boucler son budget. Une situation honteuse.

Ça ne s’est pas amélioré depuis, au contraire. Charles Murray a expliqué dans nos pages que le nombre d’employés a diminué et qu’aucun étudiant ne pourra être embauché l’été prochain pour donner un coup de main à l’équipe. Il prédit déjà un déficit à la fin de l’année financière.

On ne parle pourtant pas de millions de dollars ici. Le budget annuel du bureau vient d’être gelé à 902 000 $.

Quelques dizaines de milliers de dollars supplémentaires permettraient à M. Murray de mieux respirer et de remplir son mandat.

Pas de quoi en faire en plat et certainement rien pour menacer la quête de l’équilibre budgétaire. Sauf qu’en annonçant sur toutes les tribunes que «tout est sur la table» et en laissant croire que des écoles pourraient fermer leurs portes ou que des hôpitaux pourraient devoir réduire les heures d’ouverture de leur service d’urgence, le gouvernement Gallant estime qu’il peut ensuite difficilement commencer à accorder des exceptions à gauche et à droite.

D’où cette fin de non-recevoir.

L’ombudsman n’est pas le seul dans cette situation. Les autres fonctionnaires légis-latifs se sont vus imposer le dogme de la croissance zéro. Par exemple, ce printemps, la vérificatrice générale Kim MacPherson, qui avait réclamé «une modeste augmen-tation» de son budget, a aussi déploré être sous-financée. Avec raison.

Les hauts fonctionnaires indépendants jouent un rôle vital dans notre système démocratique. On ne peut les traiter comme de vulgaires postes de dépenses qu’on peut comprimer au gré des luttes contre le déficit. Le retour à l’équilibre budgétaire ne doit pas se faire au détriment de nos institutions. Cela implique que même en période d’austérité, il faut trouver les sous afin qu’ils puissent accomplir pleinement leur mission.

Même quand celle-ci dérange nos dirigeants.