Un grand Acadien sur la Main

Il aura fallu des discussions, de la résistance, de la controverse et de l’hésitation de la part de la Ville de Moncton, mais finalement, la cause est entendue. Le grand poète Gérald LeBlanc, décédé trop tôt, sera immortalisé. Un parc portera désormais son nom et pas n’importe où. Petit clin d’oeil de l’Histoire, l’endroit est situé sur la rue Main, tout près de l’édifice municipal de la ville nommée en l’honneur d’un militaire qui a joué un grand rôle dans la Déportation des Acadiens.

Gérald LeBlanc est un grand Acadien. Il a rédigé des recueils de poésie au moment où peu d’Acadiens s’intéressaient à cet art. Il a écrit sur l’Acadie urbaine et contemporaine à une époque où les auteurs nous présentaient surtout une image folklorique des Acadiens. Il a signé le texte de chansons accrocheuses et populaires alors que très peu d’autres artistes pouvaient y parvenir dans notre coin de pays, à ce moment-là.

Gérald LeBlanc a fait l’éloge du chiac, nous a révélé le mantra de Moncton et a mis la rue Dufferin sur la carte. Il a animé la vie culturelle de Moncton et de l’Acadie, a contribué à la cultiver et, en même temps, à nous faire grandir en tant que peuple. Il était aussi un grand nationaliste acadien… et bien plus encore. En fait, il faudrait deux ou trois éditoriaux supplémentaires pour faire le tour de l’oeuvre de M. LeBlanc et analyser son impact qui se fait sentir encore aujourd’hui sur l’Acadie.

Il est incroyable que la Ville de Moncton, l’endroit où M. LeBlanc a passé la majorité de sa vie et qu’il a contribué à faire connaître à travers le monde, n’avait toujours pas pris l’initiative de rendre hommage à celui qui est décédé d’un cancer, il y a déjà 10 ans, et qui fêterait vendredi son 70e anniversaire.

Il aura fallu l’insistance d’un comité de citoyens et d’Acadiens émérites pour que le dossier bouge enfin. Et encore, ce ne fût pas facile. La première tentative a été rejetée dans la controverse.

La demande visait à renommer la cour Robinson afin qu’elle porte dorénavant le nom de cour Gérald-LeBlanc.

La proposition était logique. Pendant 10 ans, le poète «a tenu cour sur la cour Robinson, entouré de monde où tu l’entendais parler, s’extasier ou s’exclamer», racontait récemment à l’Acadie Nouvelle l’artiste Herménégilde Chiasson.

C’est sans compter que la famille Robinson était déjà reconnue avec une rue portant son nom. Est-ce que cela aura été si terrible de changer le nom de la cour qui coupe cette artère en deux? Pour des commerçants, des habitués du coin et des anglophones, il semble que oui.

Le débat, rappelons-le, a eu lieu alors que la question linguistique faisait rage dans les médias. Les journaux et la télé parlaient d’autobus «bilingues», d’opposition à la dualité en santé, de groupes Facebook voulant défendre les droits des New Brunswickers au détriment de ceux des francophones, etc. Les élus de Moncton ont rapidement compris qu’ils avaient une patate chaude entre les mains et ont agi avec une extrême prudence.

Un compromis a finalement été conclu et il est honorable. Le parc au coin des rues Botsford et Main lui sera dédié. C’est un bel endroit, animé, avec une patinoire, et où plusieurs activités sont organisées. Surtout, il n’a pas de nom. Aucune famille de vieille souche de Moncton ne se sentira donc lésée.

En prime, cela ajoutera une petite touche d’acadianité à un centre-ville qui en a bien besoin. Avec sa Main et ses affiches unilingues anglaises, le coeur de Moncton ne laisse décidément pas beaucoup de place aux Acadiens qui contribuent pourtant chaque jour à sa vitalité. Même après sa mort, Gérald LeBlanc aura contribué à faire avancer la cause des francophones et continuera de nous inspirer.

Cette barrière ayant été franchie, nous demandons à la Ville de Moncton de réfléchir à d’autres façons d’honorer les grands Acadiens qui sont nés, ont grandi ou ont vécu entre ses murs. Le parc Gérald-LeBlanc ne doit pas être l’exception.