Un peu de lumière à Bathurst

Il n’est pas facile d’obtenir de l’information dans le dossier de Michel Vienneau, cet homme d’affaires abattu par la police de Bathurst, en janvier 2015. Les autorités refusent de répondre aux interrogations, de rendre de l’information publique et ne peuvent même pas promettre que les résultats de l’enquête indépendante sur ce drame seront rendus publics.

Depuis neuf mois, l’Acadie Nouvelle ne ménage aucun effort pour trouver l’information susceptible d’éclairer nos lecteurs sur ce qui s’est produit ce matin fatidique, à la gare VIA Rail de Bathurst.

Ce n’est pas par voyeurisme ni par souci de justice. L’objectif en est plutôt un de transparence. Il est à nos yeux inacceptable que la police puisse abattre une personne dans le stationnement d’un endroit public sans devoir justifier ses actions. Peu importe s’il s’agit d’une bavure policière ou d’un triste dénouement qui ne pouvait être évité, le secret n’est pas acceptable. La police doit rendre compte de ses gestes.

Jusqu’à maintenant, la seule version disponible était celle de la conjointe de la victime, Annick Basque, qui était passagère dans la voiture au moment où Michel Vienneau a été abattu. Elle affirme qu’ils avaient aperçu deux hommes à l’air louche, dans une voiture, qui les regardaient constamment. Les deux hommes étaient armés. M. Vienneau aurait cru avoir affaire à des terroristes et aurait tenté de fuir. Un policier a tiré et la suite, nous la connaissons.

Un petit rappel que M. Vienneau a été abattu le 12 janvier. Cinq jours plus tôt,  le monde apprenait avec horreur que le journal satirique français Charlie Hebdo avait été l’objet d’une attaque ayant fait 11 morts. Le drame était encore frais dans l’esprit de tous. La thèse de l’homme d’affaires ayant cru voir des terroristes à la gare VIA Rail de Bathurst n’est donc pas complètement farfelue.

Grâce à des documents de cour obtenus par l’Acadie Nouvelle, nous avons enfin pu, pour la première fois, connaître le point de vue des autorités policières.

D’abord, la Ville de Bathurst (responsable des poursuites au civil qui touchent son corps policier) confirme qu’il ne s’agit pas d’une erreur sur la personne. M. Vienneau était bien la personne surveillée dans le cadre d’une opération visant le trafic de drogues. Les policiers avaient reçu une information selon laquelle il transportait de la drogue avec lui. Le couple revenait d’un séjour à Montréal.

La police de Bathurst a jusqu’à main-tenant toujours refusé de confirmer que M. Vienneau faisait bien l’objet d’une enquête. Pour quelle raison a-t-elle préféré laisser courir la rumeur qu’elle aurait abattu la mauvaise personne? Allez savoir. Mais le fait que cette information a finalement été rendue publique montre bien qu’il n’y avait aucune raison de la cacher à la population.

L’autre gros morceau déterré par l’Acadie Nouvelle concerne le fil des événements. La Ville affirme que les autopatrouilles n’étaient pas identifiées en tant que telles, mais qu’elles avaient des avertisseurs lumineux «activés et clairement visibles» et que les policiers ont montré leur insigne.

C’est alors que M. Vienneau aurait heurté son véhicule contre la voiture de police, puis coincé un agent contre un banc de neige, toujours en accélérant. L’autre policier, «craignant pour la vie de son collègue, a tiré des coups de feu».

Aucune des allégations n’a encore été prouvée en cour. Si elles devaient s’avérer véridiques, elles nuiraient grandement aux chances de la conjointe et de la famille d’obtenir un dédommagement.

La jurisprudence est claire là-dessus, les policiers ont le droit d’utiliser la force mortelle pour se défendre, surtout si des vies sont en danger. C’est pourquoi, dans l’exposé de sa défense, Bathurst déclare que l’usage de l’arme à feu était raisonnable et justifié dans les circonstances.

En attendant que la cour statue et que le service de poursuites publiques du Nouveau-Brunswick détermine si des accusations criminelles doivent être portées contre la police, nous réitérons notre appel au dévoilement du rapport de l’enquête indépendante menée par la GRC de la Nouvelle-Écosse.

Trop de questions restent sans réponse. La police de Bathurst a-t-elle trouvé de la drogue dans les effets de M. Vienneau? Pourquoi avoir attendu qu’il soit dans sa voiture avant de l’interpeller? Était-il considéré comme dangereux? Et surtout, la question la plus importante: aurait-il été possible d’agir autrement, d’une façon qui n’aurait pas mis en danger la vie du suspect ni celles des policiers?

Ces réponses se trouvent peut-être dans le rapport d’enquête de la GRC néo-écossaise. Il faut qu’il soit rendu public et que la police de Bathurst réponde à nos questions.