Gaz de schiste: rien ne presse

Nous étions plusieurs à nous interroger sur la façon dont le premier ministre Brian Gallant réussirait à s’extirper du coin dans lequel il s’est peinturé, dans le dossier du gaz de schiste. Avec la création de la Commission du N.-B. sur la fracturation hydraulique, il est désormais possible d’entrevoir la stratégie choisie par son gouvernement afin de donner le feu vert à cette industrie controversée.

La plus récente campagne électorale provinciale a, par moment, pris l’allure d’un référendum sur le gaz de schiste. Le premier ministre sortant, David Alward, a tout misé sur cet enjeu. Sa stratégie a porté fruit. Les sondages en début de campagne laissaient poindre un raz-de-marée libéral. Quelques semaines plus tard, les conservateurs perdaient le pouvoir mais évitaient le pire.

Pendant cette campagne, Brian Gallant s’est engagé à imposer un moratoire sur la fracturation hydraulique. Il a rapidement tenu promesse, malgré les critiques dont il a été victime.

Ce n’était pas une mauvaise décision. La mémoire étant une faculté qui oublie, on ne pense plus à quel point la situation était alors en train de dégénérer. En 2011, dans la région de Fredericton, des citoyens avaient bloqué un convoi de camions servant à faire des relevés sismiques pour le compte d’une compagnie qui était en train de mener des travaux d’exploration. Pris en tenaille pendant plus de 24 heures, ils ne pouvaient ni avancer ni faire demi-tour.

Puis, en 2013, SWN Resources a entrepris d’effectuer des tests sismiques aux abords de Rexton. Il y a eu des manifestations, un campement a été érigé, des Warriors se sont mêlés au groupe et la tension a grimpé. L’escouade antiémeute de la GRC est intervenue afin de faire respecter une injonction. Ça n’a pas été beau à voir. Les images de l’émeute de Rexton ont fait le tour du pays.

Face à une industrie rejetée par la population et un gouvernement conservateur discrédité en raison de son appui sans faille au gaz de schiste, il fallait faire quelque chose. Le moratoire imposé par le gouvernement Gallant était non seulement le bienvenu, mais nécessaire. Il a servi de soupape. On peut aujourd’hui discuter du dossier sans que cela se fasse l’arme au poing ou à coups de blocus.

Fredericton a imposé cinq conditions qui doivent permettre à l’industrie d’obtenir un «permis social». Cela inclut des consul-tations avec les citoyens en général et les Premières Nations en particulier, la présentation d’informations crédibles sur les répercussions de la fracturation hydraulique, un plan pour tenir compte de l’impact sur les infrastructures et l’élimination des eaux usées ainsi qu’un mécanisme qui permettra de maximiser les avantages pour la population.

Ce dernier point est sans doute la clef du succès pour le gouvernement. On a fait grand état du fait que le gaz de schiste est déjà exploité avec succès aux États-Unis. Mais là-bas, le sous-sol appartient aux citoyens. Ils sont donc nombreux à être devenus instantanément millionnaires après la découverte de cette ressource sur leur terrain. Au Nouveau-Brunswick, le sous-sol appartient à la province qui peut donc exiger des redevances. Le propriétaire du terrain, lui, reste pris avec la crainte de voir son puits être contaminé.

Tant que le gaz de schiste représentera aux yeux de la population des problèmes environnementaux et non pas une source de prospérité, il n’y a aucune chance que l’industrie soit bien accueillie.

Nous présumons que la commission mise en place la semaine dernière nous permettra d’y voir un peu plus clair sur ces enjeux importants. Ne nous faisons toutefois pas d’illusions. L’objectif derrière sa création est de remplir les cinq conditions et de donner le feu vert à la fracturation hydraulique dans la province. Tant qu’il n’y aura pas de plan B capable d’apporter création d’emplois et revenus dans la province, M. Gallant n’aura pas le choix de trouver une façon d’accommoder à la fois les citoyens et l’industrie. Trop de millions sont en jeu.

La bonne nouvelle, c’est que personne n’a besoin de se presser. La baisse spectaculaire du prix du baril de pétrole dans la dernière année a eu pour effet de rendre le gaz de schiste moins rentable. L’ancien premier ministre Frank McKenna devra réviser ses chiffres, lui qui affirmait en 2013 dans nos pages que la production et l’exportation de cette ressource rapporteraient au Nouveau-Brunswick pas moins de 7 milliards $ en redevances et revenus fiscaux.

Il n’y a pas urgence de faire tomber le moratoire. Le gaz de schiste ne s’envolera pas et sa valeur n’explosera pas de sitôt. Prenons notre temps pour savoir exactement dans quoi nous nous embarquerons.