Wô les moteurs!

Pendant qu’un vent de fraîcheur et d’optimisme balaie la Colline parlementaire, des nuages gris et un temps maussade affligent la capitale provinciale. À Ottawa, tous les espoirs sont permis. À Fredericton, de vieilles chicanes contaminent l’atmosphère.

Il suffit de peu de choses pour raviver les tensions linguistiques au Nouveau-Brunswick. Un organisme francophone obtient une subvention ou se prononce sur un enjeu provincial? Des internautes anglophones déchirent leur chemise. Un Acadien revendique des services en français? On l’invite à déménager au Québec. Le gouvernement annonce un programme pour les francophones? On l’invective et on pleure tout cet argent gaspillé.

Imaginez alors lorsqu’un travailleur, un bon père de famille par exemple, perd son emploi ou des heures de travail parce qu’il ne parle pas l’une des deux langues officielles de la province. Alors là, c’est la guerre ouverte.

La semaine dernière, la commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick, Katherine d’Entremont, a dû tenir une conférence de presse pour – essentiellement – se défendre d’avoir fait son travail, c’est-à-dire d’avoir mené une enquête après s’être aperçue que l’employé à la réception de l’édifice où se trouvent les bureaux du premier ministre ne parlait pas français.

Vous avez bien lu. Cela n’est pas arrivé dans une république de banane, mais bien dans la seule province bilingue du «plus meilleur pays du monde». Un employé unilingue à la réception du siège social d’un gouvernement d’une province bilingue. Ça ne s’invente pas.

Mme d’Entremont y a goûté. Elle a commis le péché mortel d’enquêter sur un un cas patent de non-respect de la loi, ce qu’elle est pourtant payée pour faire.

On lui reproche d’être à la fois juge et jury, de ne pas avoir clairement indiqué dans son avis d’enquête au ministère qu’elle était personnellement à l’origine de la plainte. C’est de la bouillie pour les chats, bien sûr. Ce n’est pas le noeud du problème, c’est un détail dont se servent ses détracteurs pour l’attaquer tous azimuts. Katherine d’Entremont n’est pas zélée, elle est rigoureuse, appliquée. Ce qui ne fait visiblement pas l’affaire de certains anglophones, qui rêvent du jour où son poste sera aboli, et du gouvernement, qui semble préférer des commissaires plus effacés et plus conciliants.

Le premier ministre Brian Gallant a tenu des propos d’une telle énormité qu’il a fallu les relire deux ou trois fois pour bien s’assurer qu’il les avait prononcés. Donc, il s’est dit surpris de voir la commissaire s’attarder à la langue des agents de sécurité et l’a invité à «parler des choses positives qui se passent dans la province».

Ou bien le premier ministre ne comprend pas les tâches de la commissaire ou bien il n’en a rien à cirer. Au lieu de réaffirmer l’importance du respect des droits, il joue à fond la carte du «bon-ententisme» à l’aveugle. Se faisant, il laisse le champ libre à ceux qui s’en donnent à coeur joie contre la Loi sur les langues officielles.

Depuis quand un haut fonctionnaire de l’Assemblée législative a-t-il le mandat de faire de la promotion? Demande-t-on au défenseur des enfants de s’attarder uniquement à ce qui va bien et d’omettre les drames? À la vérificatrice générale d’enjoliver la situation financière de la province et de ne pas enquêter sur les échecs? Les hauts fonctionnaires de l’Assemblée ne sont pas des agents de promotion. Ce sont des chiens de garde. Sans le rapport de la vérificatrice générale, les détails de l’affaire Atcon n’auraient probablement jamais été révélés. Ce qui explique peut-être l’attitude des libéraux envers ceux qui fouillent un peu trop.

Le ministre provincial responsable du dossier des langues officielles, Donald Arseneault, se comporte comme un ministre de l’environnement dans un gouvernement de Stephen Harper. Il reproche à la commissaire de préférer la confrontation à la collaboration. Il n’avait pas mieux paru lorsqu’il avait rejeté avec empressement son idée d’exiger le bilinguisme pour les futurs hauts fonctionnaires et agents de l’Assemblée.

Le gouvernement Gallant peut et doit faire mieux. Dans le dossier de la refonte de la carte électorale comme dans celui des autobus «bilingues», il a bien manoeuvré sur des terrains minés. Mais depuis quelque temps, il s’enfarge et jette de l’huile sur le feu. Donald Arseneault doit prendre du recul et revoir sa stratégie. Ça tombe bien, il a à ses côtés un éminent juriste qui s’y connaît en matière de droits linguistiques. Nous invitons Serge Rousselle à lui rappeler quels sont nos droits et combien y tiennent les Acadiens. Qu’il le prévienne: si c’est cela sa «nouvelle approche» en matière de droits linguistiques, il va mener le gouvernement tout droit vers les tribunaux.