Un pari naval très risqué

Décidément, nous ne sommes pas à court de surprises avec le gouvernement Gallant.

Quelques jours après avoir annoncé la gratuité des droits de scolarité pour les étudiants dont le revenu familial ne dépasse pas 60 000$, voilà que Fredericton propose d’acheter le Centre naval du Nouveau-Brunswick pour la somme de 1$. Il y investirait ensuite pas moins de 38 millions $ (avec l’aide du gouvernement fédéral) pour payer les créanciers et améliorer les infrastructures.

L’annonce a eu lieu au cours d’une conférence de presse plutôt surréaliste.

En fait, on ne peut même pas parler d’annonce. Le gouvernement provincial a plutôt confirmé avoir fait une proposition d’achat à l’organisme à but non lucratif qui gère le chantier naval. Il confie espérer une aide du gouvernement fédéral. Et il réclame des municipalités de Caraquet de Bas-Caraquet qu’elles doublent le montant qu’elles investissent dans le projet chaque année. Cela, sans préciser comment toutes ces lignes tendues à l’eau ont été accueillies par les principaux intéressés.

Ce n’est plus un secret que le Centre naval du Nouveau-Brunswick éprouve des difficultés. Personne ne s’attendait toutefois à une intervention de la sorte.

Que s’est-il donc passé pour que le ministre Victor Boudreau, qui jusqu’à tout récemment soufflait le chaud et le froid dans ce dossier, au point même de parler publiquement d’un scénario de fermeture, défende désormais l’idée d’en quelque sorte nationaliser cette infrastructure?

Il est à peu près impossible de répondre à cette question pour la bonne raison que très peu d’informations sont disponibles à propos de la situation financière réelle de l’établissement.

Grâce à son statut d’organisme à but non lucratif, le Centre naval du Nouveau-Brunswick a réussi à se soustraire depuis plusieurs années aux désagréables questions des journalistes curieux.

Combien a-t-on payé pour les terrains occupés par le centre? Pourquoi a-t-on acheté, présumément à fort prix, des infrastructures qu’il a ensuite fallu réparer, rénover et même reconstruire à coûts de millions de dollars? Qui a pris ces décisions et sur la base de quelles informations? Comment se fait-il qu’on nous a d’abord expliqué qu’il manquait 4 millions $ au montage financier, que ce montant est passé à 10 millions $, et que ce n’est maintenant qu’on annonce qu’il faudra éventuellement investir 28 millions $ de plus dans les infrastructures?

Personne ne veut répondre de façon satisfaisante à ces questions.

Nous savons toutefois que plusieurs entreprises attendent encore d’être payées pour des travaux commandés et accomplis. Ces entrepreneurs font pression sur le gouvernement provincial depuis des mois pour qu’il trouve une solution.

Il se peut fort bien que ceux-ci aient présenté des scénarios catastrophiques au ministre, des scénarios qui prévoient des mises à pied ou même la fermeture d’entreprises advenant que le Centre naval du Nouveau-Brunswick s’effondre.

N’empêche, le remède nous semble un brin extrême. Est-ce vraiment le rôle du gouvernement d’acheter et de gérer des chantiers de construction? Ou doit-il plutôt laisser couler le bateau, pour reprendre les propos du chef du NPD, Dominic Cardy?

Avant de déchirer notre chemise, comme le font de nombreux observateurs depuis le début de la semaine, il importe cependant de mettre certaines choses au point.

D’abord, il n’est pas anormal de voir un gouvernement investir ou même posséder des infrastructures dans des régions où le secteur privé n’arrive pas à jouer son rôle. La province ne fait pas que gérer des hôpitaux et des écoles. Elle est propriétaire de parcs, de traversiers et même d’un centre de ski.

Il faut aussi rappeler que le chantier naval de Bas-Caraquet n’est pas le seul à dépendre des deniers publics. Il s’agit d’une industrie hautement compétitive et subventionnée.

Le Halifax Shipyard n’appartient peut-être pas aux gouvernements (il est la propriété de Irving), mais son avenir ne serait pas aussi radieux si Ottawa n’avait pas choisi de lui accorder un contrat de 26 milliards $ pour la construction de navires de guerre.

Il ne faut pas non plus se laisser impressionner par le fait que la facture ait encore augmenté.

Le pire scénario serait que la province se contente de rembourser les créanciers. La crise serait alors désamorcée, mais avec une forte possibilité que des problèmes finissent par ressurgir dans le futur. Si le gouvernement Gallant doit se mêler du dossier, qu’il le fasse en fonction du long terme. Cela semble être son intention.

Néanmoins, la priorité doit être d’ouvrir les livres, de faire la lumière sur les erreurs du passé et de présenter un plan d’affaires crédible. Le gouvernement doit faire preuve de transparence. On ne peut pas nous demander d’accepter les yeux fermés des investissements aussi colossaux, dans un domaine aussi risqué, sans avoir la certitude que cela se fera sur des bases solides.