Les «non» de Bernard Lord

Les conservateurs fédéraux étaient réunis à Vancouver en fin de semaine afin de faire leurs adieux à Stephen Harper, d’entamer le processus de renouveau et de laisser les candidats confirmés et potentiels de la course à la direction du PC tâter le terrain. Rien ne laissait croire que le nom d’un ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick surgirait. Et pourtant…

Bernard Lord a dirigé le Nouveau-Brunswick de 1999 à 2006. Il est encore jeune, est aussi à l’aise en anglais qu’en français et est le dernier premier ministre à avoir équilibré les comptes dans notre province. Il incarne le changement de génération dont les conservateurs ont tant besoin s’ils veulent vaincre Justin Trudeau.

Néanmoins, la nouvelle publiée dans La Presse voulant qu’un mouvement s’organise afin de convaincre M. Lord de prendre les rênes du parti laisse perplexe. C’est que celui-ci a rejeté à de nombreuses reprises le chant des sirènes fédérales.

Remarquez, cela n’a jamais empêché les conservateurs de l’approcher encore et encore… depuis maintenant 14 ans!

Bernard Lord était en effet premier ministre du Nouveau-Brunswick en 2002 quand il a livré un discours à Edmonton lors de la convention du Parti progressiste-conservateur du Canada, alors dirigé par Joe Clark. Son discours inspirant avait provoqué une véritable Lordmanie auprès des militants.

Face à cette campagne qu’il n’avait pas vu venir, M. Lord avait déclaré que «la porte est fermée, mais pas verrouillée». À la suite d’une réflexion, il avait choisi de rester au Nouveau-Brunswick.

Le Parti progressiste-conservateur a fusionné avec l’Alliance canadienne pour former le Parti conservateur du Canada que nous connaissons aujourd’hui. Une campagne à la direction (remportée par Stephen Harper) a débuté en 2003. M. Lord a de nouveau été approché. Il a encore passé son tour.

Il a aussi qualifié de «pure fabulation» les rumeurs qui laissaient croire qu’il serait candidat aux élections fédérales de 2010.

Plus récemment, en 2015, il a été interrogé par la CBC sur ses intentions à la suite de la défaite des conservateurs fédéraux. La réponse, une fois de plus, a été sans équivoque: «La réponse est non. Je n’ai aucune intention de participer à la course.»

Bien sûr, l’histoire est pleine de politiciens qui ont dit une chose et fait son contraire. Rien ne laisse toutefois croire que Bernard Lord agira de cette manière.

D’abord, il semble avoir tourné le dos à la politique. Il n’a d’ailleurs pas participé au congrès de Vancouver.

Mais surtout, si M. Lord est un fin analyste politique, il sait très bien qu’il n’aurait aucune chance de remporter cette course.

Nous n’avons aucun doute qu’il ferait un excellent chef pour le Parti conservateur. Le problème, c’est que ce n’est pas ce que cette formation politique désire en ce moment.

Le parti est encore fermement implanté dans l’Ouest, comme le montre sa décision de se tourner vers une députée d’Edmonton (Rona Ambrose) pour occuper l’intérim après la démission de M. Harper (qui est lui-même député à Calgary).

Le prochain chef sera originaire de l’Ouest canadien, où se trouve le principal bassin de militants, ou de l’Ontario, où se gagneront les prochaines élections.

La seule exception à cette règle pourrait être Peter MacKay, de la Nouvelle-Écosse. Son rôle à titre de cofondateur du parti (il a contribué à orchestrer la fusion) et de lieutenant pendant 10 ans sous Stephen Harper font de lui quelqu’un qui fait «partie de la gang».

C’est sans compter que le parti, qui a tout de même fait élire 99 députés aux dernières élections, n’est pas prêt à effectuer un changement de cap.

Bernard Lord représente en effet une aile plus progressiste. Au Nouveau-Brunswick, il a légiféré afin de rembourser en partie la taxe sur l’électricité, afin de limiter les hausses des tarifs d’assurance et pour enlever des péages routiers.

Pas certain que cela rejoigne les idées de «l’école de Calgary»…

Si Bernard Lord décidait de tenter sa chance, ce ne serait pas pour remporter la course à la direction, mais plutôt pour se positionner au sein du parti, un peu comme le fait le Québécois Maxime Bernier.

M. Lord pourrait ensuite jouer un rôle semblable à celui qu’a occupé M. MacKay et peut-être même succéder au prochain chef à la suite d’une éventuelle défaite électorale, dans quatre ou huit ans.

Cela implique toutefois que M. Lord abandonne une vie qu’il semble apprécier (il siège sur des conseils d’administration et est PDG de l’Association canadienne des télécommunications sans fil) et qui lui permet de passer beaucoup de temps avec sa famille au profit d’un engagement d’au moins une décennie en politique fédérale.

C’est un pensez-y bien.

Or, cette réflexion, Bernard Lord l’a fait à au moins quatre reprises depuis 2002, avant d’en arriver encore et toujours à la même conclusion.

Le renouvellement du Parti conservateur se fera sans lui.