Le ministre attendu

Les pêcheurs de l’Atlantique, mais en particulier ceux de l’Acadie du Nouveau-Brunswick, peuvent se réjouir avec la nomination de Dominic LeBlanc à titre de ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne.

Il s’agit d’un drôle de clin d’oeil de l’Histoire. En 1972, Pierre Elliott Trudeau a nommé Roméo LeBlanc ministre des Pêches et des Océans. Quarante-quatre ans plus tard, le fils de l’un nomme le fils de l’autre au même poste.

Par ailleurs, cette annonce met fin à une situation pour le moins particulière. En effet, le Nouveau-Brunswick ne comptait sur aucun ministre au sein du gouvernement fédéral, et ce, même si nos dix circonscriptions sont représentées par un député libéral.

Dominic LeBlanc fait toutefois partie du cercle des décideurs à titre de leader parlementaire du gouvernement. On le voit sur toutes les tribunes en train de défendre un projet de loi par ci, une réforme par là, dévoiler les détails ou les raisons derrière une stratégie au Parlement, etc.

Bref, il est devenu en quelque sorte le porte-parole du gouvernement Trudeau dans une foule de dossiers. Il est un leader parlementaire très puissant, plus qu’un Hédard Albert, par exemple, qui occupe pourtant le même poste à Fredericton.

L’envers de la médaille, par contre, c’est que M. LeBlanc, aussi important soit-il au niveau national, n’a pas nécessairement le dernier mot sur les questions qui touchent l’Acadie. Les ministres ont plus de marge de manoeuvre sous Justin Trudeau qu’ils en avaient sous Stephen Harper. Dominic LeBlanc ne leur dit évidemment pas comment gérer leur ministère.

Les événements des derniers jours démontrent toutefois qu’il n’hésite pas, quand l’occasion s’y prête, à intervenir dans les affaires de ses collègues.

Nous en avons été témoins quand son prédécesseur aux Pêches, Hunter Tootoo, a donné raison aux homardiers du Nouveau-Brunswick dans le conflit qui les oppose à ceux de l’Île-du-Prince-Édouard en acceptant d’augmenter la taille minimale du homard qu’ils pourront pêcher.

La décision a du sens du point de vue scientifique, économique et de la ressource. Le problème, c’est qu’au cours des dernières années, la ministre Gail Shea, de l’Î.-P.-É., a bloqué le projet en défendant systématiquement le statu quo, ce qui revenait à avantager les pêcheurs insulaires, même au détriment du bon sens.

Avant sa démission, Hunter Tootoo a autorisé la hausse progressive de la taille minimale de la carapace du homard de 72 mm à 77 mm d’ici 2018. Or, nous parlons ici d’un député qui réside dans le Nunavut, qui ne connaissait rien du dossier avant sa nomination au début de l’année et qui en plus avait des problèmes de dépendances suffisamment graves pour le pousser à remettre sa démission.

Ce n’est pas quelqu’un qui était particulièrement en contrôle de la situation. Il a ainsi suivi les conseils de quelqu’un qui connaissait mieux le dossier. Dominic LeBlanc ne s’est pas gêné pour déclarer à la télévision qu’il a «encouragé» M. Tootoo à rendre cette décision et qu’il n’avait pas l’intention de la modifier.

M. LeBlanc arrive dans ce ministère dans des circonstances idéales. Pour la première fois depuis une éternité, les trois pêches traditionnelles de la région sont dans une bonne passe. Tant les crabiers que les homardiers et les crevettiers vont bien. Les prises sont excellentes, les prix sont relativement élevés et personne ne tire le diable par la queue. Il n’y a aucune crise en vue.

Il sera toutefois invité à s’intéresser aux parts historiques, c’est-à-dire la façon dont la ressource est partagée entre les flottilles de l’Atlantique et du Québec.

Ce dossier, c’est triste à dire, dépend depuis toujours de l’humeur du ministre. Des politiciens comme Geoff Regan (Nouvelle-Écosse) et Gail Shea (Î.-P.-É.) ont par le passé tiré la couverture de leur côté et arracher des quotas appartenant historiquement aux pêcheurs du N.-B. afin de les transférer dans d’autres provinces.

On estime que ces partages politiques de la ressource ont fait perdre des dizaines de millions de dollars aux pêcheurs d’ici et à l’économie acadienne. Un irritant depuis plus de 20 ans au Nouveau-Brunswick! Nous avons espoir que le nouveau ministre saura rétablir un équilibre qui respecte mieux la façon dont la ressource était historiquement partagée.

Cela dit, nous espérons que le passage de Dominic LeBlanc sera fructueux… mais aussi de courte durée.
Nous n’avons sans doute jamais eu un Acadien qui a autant l’écoute du premier ministre du Canada. Il a l’occasion de modifier considérablement la donne dans une région qui a la plupart du temps été ignorée par Ottawa.

Son héritage ne devra pas se mesurer que par la longueur du homard pêché. C’est en convainquant le fédéral d’investir au Nouveau-Brunswick ainsi que de décentraliser des services et des emplois qu’il pourra améliorer à long terme le sort économique de notre région.