N’importons pas cette folie

Cinquante morts. Cinquante-trois blessés, la plupart gravement. Un bilan qui risque de s’alourdir encore plus. Il s’agit de la fusillade la plus meurtrière de l’histoire des États-Unis. Pourtant, elle tombera dans l’oubli d’ici peu. Comme toutes les autres.

Nous en sommes rendus là. Les tueries se multiplient à un tel rythme aux États-Unis qu’elles nous rendent chaque fois un peu plus insensibles.

Bien sûr, nous avons été collectivement sous le choc quand nous avons appris l’ampleur de cette attaque, survenue dans une boîte de nuit gaie d’Orlando. Mais rien ne change. Et rien ne changera.

Si vous croyez que la mort d’une cinquantaine d’innocents aux mains d’un tueur armé suffira à émouvoir les partisans d’une plus grande accessibilité aux armes à feu, vous rêvez en couleurs.

Souvenez-vous du massacre de l’école Sandy Hook, au Connecticut, survenu en 2012. L’assassin avait tué 26 personnes, y compris 20 écoliers âgés de 6 à 7 ans. Dans l’échelle des crimes les plus lâches et les plus horribles, celui-là n’est certainement pas loin du sommet. Le président Barack Obama avait alors déclaré que «nous ne pouvons plus tolérer ça».

Et pourtant, trois années et demie plus tard, les Américains continuent de «tolérer ça».

L’attaque d’Orlando est exceptionnelle par son nombre élevé de victimes, mais elle n’a rien d’inhabituelle. Depuis le début de l’année, plus de 200 personnes ont perdu la vie dans des tueries de masse chez nos voisins du sud. Près de 6000 personnes ont été abattues pendant la même période.

La vérité, c’est que les Américains aiment leurs armes. Ils en sont fiers. Elles font partie de leur identité et de leur histoire. Pire encore, ils acceptent que cette relation tordue avec leurs fusils (il y en aurait plus de 350 millions en circulation dans leur pays) a pour conséquence que des attaques horribles qui feront souvent plusieurs victimes auront lieu à répétition sur leur sol. Ils ne feront rien pour que ça change.

C’est leur choix.

En tant que citoyens du pays voisin, nous – Acadiens, Néo-Brunswickois et Canadiens – sommes touchés par ce qui se passe là-bas. Nous pouvons agir de deux façons.

D’abord, en étant solidaires des victimes.

Dans un geste émouvant et spontané, une vigile à la chandelle s’est rapidement organisée à Moncton, lundi soir. Des dizaines de personnes se sont recueillies en mémoire des défunts d’Orlando, mais aussi en solidarité à l’endroit de la communauté homosexuelle, aujourd’hui en deuil.

La deuxième chose que nous pouvons faire, c’est de rappeler à nos dirigeants que nous n’accepterons jamais d’importer au Canada cette folie du libre accès aux armes à feu les plus meurtrières tel qu’on le retrouve aux États-Unis.

Chaque fois qu’un massacre comme ceux de Sandy Hooks ou d’Orlando survient, nous devons nous souvenir que des milliers de concitoyens, y compris de nombreux politiciens, souhaitent que le Canada imite son puissant voisin et libéralise encore plus l’usage des armes.

Nous avons aussi un lobby de défense du droit des armes à feu, la National Firearms Association. En 2014, alors que l’homme qui venait d’assassiner trois policiers à Moncton était toujours en fuite, cette association avait jugé bon de rappeler que selon elle, la solution ne passe pas par un plus grand contrôle des armes à feu, mais par une meilleure surveillance des individus ayant des problèmes de santé mentale.

Ce point de vue est moins marginal que l’on pense. Dix années de gouvernement conservateur pendant lesquelles le premier ministre Stephen Harper a dénoncé puis aboli le registre d’armes d’épaule qui avait été mis en place par ses prédécesseurs ont contribué à transformer l’opinion publique.

En pleine campagne pour la direction du Parti libéral du Canada, en 2012, Justin Trudeau, qu’on ne pourrait pourtant pas qualifier de politicien de droite, a affirmé que la possession d’armes à feu «fait partie de l’identité canadienne» et a qualifié d’échec le registre qui avait été mis sur pied.

Notons toutefois que dans la plateforme libérale, M. Trudeau s’engage à prendre des mesures «pour débarrasser nos rues des armes de poing et des armes d’assaut». Espérons que cette promesse ne sera pas renvoyée aux calendes grecques.

En effet, la possession d’armement quasi militaire et même d’armes de poing (un révolver, par exemple) devrait être interdite au Canada, sauf dans de très rares exceptions. Personne ne réclame que la police débarque dans les maisons afin de saisir les traditionnels fusils de chasse. Mais une arme comme celles qui ont servi au tueur d’Orlando ou à celui de Moncton, dont le but premier est de tuer les gens, ne devrait jamais se retrouver entre les mains d’un simple citoyen. Jamais.

Si nous tolérons en tant que société que de tels objets de guerre puissent être achetés légalement au Nouveau-Brunswick ou ailleurs au pays, alors nous acceptons que nous vivrons l’horreur à notre tour.