Ceci n’est pas un scandale

Il se gaspille beaucoup de salive et se déchire beaucoup de chemises ces jours-ci à propos du contrat qui lie le Groupe Océan au Centre naval du Nouveau-Brunswick, situé à Bas-Caraquet.

L’entente secrète qui liait les deux entités a été dévoilée dans l’Acadie Nouvelle grâce à la Loi sur l’accès à l’information. Nous avons ainsi découvert que l’entreprise québécoise a reçu un pont d’or pour se faire convaincre de déménager ses pénates en Acadie.

Le contrat prévoit des clauses très avantageuses pour le Groupe Océan. L’entreprise loue les locaux du chantier au tarif de 5$ le pied carré, ce qui serait au moins quatre fois plus bas que le prix du marché. Elle a obtenu l’exclusivité de la construction des navires en acier ainsi qu’un droit de premier refus dans l’éventualité de la vente du centre naval.

Ce n’est pas tout.

Lors d’une conférence de presse en août 2014, le gouvernement de David Alward s’est engagé à investir 13 millions $ dans les infrastructures du chantier. Cela comprenait l’achat d’équipement très dispendieux – notamment un ber cavalier -, mais aussi la remise à neuf d’entrepôts. Plusieurs de ces contrats ont été accordés à Groupe Océan.

En prime, c’est le centre naval qui devait financer la construction de la cale sèche que construit Océan à Bas-Caraquet.

L’entreprise remboursera la facture une fois le projet complété, mais conservera le droit d’utilisation de la cale pendant 20 ans.

Toutes ces largesses font que les gouvernements sont aujourd’hui accusés d’avoir dilapidé des fonds publics.

Or, si cette entente est très généreuse, elle n’a rien de scandaleux.

Il faut comprendre que le Groupe Océan n’est pas venu s’installer en Acadie pour nos beaux yeux. Le Centre naval du N.-B. a dû lui dérouler le tapis rouge pour la convaincre de créer des emplois dans la région.

Remettons-nous dans le contexte. Le chantier peinait à prendre son envol. Les tentatives de convaincre d’autres constructeurs de s’y installer se soldaient la plupart du temps par un échec.

Groupe Océan a ainsi été accueilli comme un sauveur. Nous sommes loin d’Atcon ou des entreprises de textile qui nous ont coûté si cher par le passé. Voici plutôt une entreprise sérieuse, aux activités diversifiées, qui a fait ses preuves et qui apportait non seulement une expertise, mais aussi une crédibilité et surtout l’espoir que d’autres contrats suivraient.

Cela s’est fait avec des fonds publics. Beaucoup de fonds publics. Sauf que c’est comme ça que les choses fonctionnent au Nouveau-Brunswick. Le gouvernement provincial subventionne chaque année un grand nombre d’entreprises en échange de la promesse de création d’emplois.

Vous vous insurgez contre les avantages consentis au Groupe Océan? Soit. Mais alors, insurgez-vous aussi contre le principal bénéficiaire des largesses gouvernementales au Nouveau-Brunswick, l’empire Irving.

En 2004, Irving a entrepris des discussions avec Repsol afin de construire un terminal de gaz liquéfié à Saint-Jean, au coût de 1,2 milliard $. Les Irving ont ensuite menacé la Ville de Saint-Jean de ne pas construire le terminal à moins d’obtenir un important rabais de taxe foncière. Ils ont obtenu gain de cause. La facture annuelle est passée de 8 millions $… à 500 000$! Le gouvernement provincial a adopté une loi afin d’approuver cette entente hors de l’ordinaire.

Irving économisera ainsi la rondelette somme d’environ 190 millions $ sur 25 ans. De l’argent qui ne pourra pas être utilisé pour nos hôpitaux, nos écoles et nos routes. L’entente est si mauvaise pour les contribuables que Saint-Jean a depuis changé d’idée et réclame que le super-rabais soit annulé.

Sans surprise, le gouvernement provincial est pas mal moins enclin à modifier ses lois quand cela va contre les intérêts de la puissante famille. Et bizarrement, on ne voit pas les politiciens jouer aux vierges offensées sur ce sujet comme ils le font dans le dossier de Bas-Caraquet…

À moins de décider, en tant que société, que nous refusons dorénavant de subventionner les entreprises créatrices d’emplois, il faut accepter que notre argent serve à financer l’ouverture de centres d’appels, la rénovation de scieries, l’expansion d’entreprises informatiques et, dans ce cas-ci, le fonctionnement d’un chantier naval.

Nous vivons dans un monde où les entreprises dictent leurs conditions. Le Nouveau-Brunswick a décidé il y a très longtemps de jouer le jeu, autant sous les libéraux que sous les progressistes-conservateurs.

La vérité, c’est que les gouvernements n’ont pas d’autres choix d’agir de cette manière, en particulier dans les régions où le taux de chômeurs est très élevé, comme dans la Péninsule acadienne (d’où la création des fonds de développement économique du Nord depuis 15 ans).

Le Centre naval du Nouveau-Brunswick et le Groupe Océan ont le potentiel de jouer un rôle très important dans une économie qui a bien besoin d’un tonique, en particulier dans la Péninsule. La facture peut paraître élevée. Mais nous n’avons pas les moyens de nous priver d’un projet aussi important et dont les retombées économiques se feront sentir pendant longtemps.